Arts


Parlons un peu peinture. Y en a marre des articles socio-politiques. Et puis notre vie et nos états d’âme ne sont passionnants. Quoi que j’aurais bien quelques anecdotes d’étudiant bourré… Bref. Peinture je disais. J’ai des goûts assez brouillons. J’ai un peu de mal à me rattacher à un mouvement ou un genre. A vrai dire, il n’y a qu’une valeur sûre chez moi : l’encre. C’est mon faible. Alors je vais vous parler de deux découvertes récentes qui m’ont vraiment intéressé et touché. Les deux peintres sont étrangers mais ont vécu en France. L’un est arabe, l’autre est chinois. Leur technique est différente mais leur support est sensiblement le même. L’un peint des paysages, l’autre des calligraphies. Leurs pinceaux expriment l’univers, le tout, l’émotion à l’état brut loin de l’art conceptuel ou réaliste.

 

Je commencerais par Hassan Massoudy. Né en 44 à Najef, ville du sud de l’Irak, il s’exile en France en 1969 où il intègrera l’école des Beaux-Arts de Paris. Là, il fait de la peinture figurative. Il n’abandonne néanmoins pas la calligraphie, elle lui sert à financer ses études en réalisant des titres pour des revues arabes. Petit à petit, la calligraphie va s’infiltrer dans sa peinture figurative, pour, à la fin, prendre sa place et la faire disparaître (dixit wikipédia). Mis à part des collections de calligraphies sur grand format qui forment ses plus belles œuvres, il illustre de nombreux recueils (notamment Gilgamesh, une vraie merveille) et participera ou sera le créateur de plusieurs spectacles (Arabesque, Métaphore…).

Que dire de son œuvre… De l’esthétisme à l’état pur. Même le novice qui ne connaît rien à l’écriture arabe peut se sentir touché par ses travaux. Se détachant du noir et blanc traditionnellement consacré par les calligraphes arabes, il s’évade et imprègne ses peintures de couleurs vectrices d’émotions. Ses traits sont francs, recherchent l’instantanéité et le dynamisme, toujours portés par le mouvement et le flux de la vie. C’est l’histoire d’une rencontre entre deux cultures, l’histoire d’un artiste, d’un philosophe qui cherche son expression dans le métissage.

 

Le second se nomme He Yifu. Artiste chinois né en 1952 à Kunming, il décède en 2008 des suites d’une maladie. Élève de l’Institut des Beaux-Arts de Pékin, il enseigne à l’Institut des Beaux-Arts du Yunnan la calligraphie et la peinture chinoise traditionnelle. Il aime aussi la France où il expose depuis plusieurs années. Tombé sous le charme de la Bretagne, il en offre des peintures surprenantes. C’est ici, à Grenoble, que je l’ai découvert. Il est actuellement exposé au Musée de l’Ancien Évêché où ses œuvres réalisées dans les Alpes ont été rassemblées. Et voici le coup de force de He Yifu : il est parvenu à faire redécouvrir à un grenoblois les Alpes qu’il contemple pourtant chaque jour. C’est l’histoire d’un chinois et de son art parcourant les montagnes, dessinant les fleuves et les montagnes, en été comme en hiver, leurs gorges étroites et leurs ravins défoncés, le dégel et la naissance des premiers fruits, la brume mystérieuse qui les enrobe et les masque parfois. S’en tenant parfois à un certain réalisme, il n’hésite cependant pas à user de couleurs irréelles, puissantes et belles. Dans la pure tradition chinoise, le peintre se détache du décor, du réel, pour peindre le Qi, l’essence de l’univers, le flux traversant toute chose. Un voyage puissant et imprégné de quelque chose de grand. Un voyage inachevé malheureusement.

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Un autre thème, un autre ton, un autre auteur.

Ce blog parle de musique et de misanthropie. Bien. J’aimerais simplement ajouter un nouvel élément à ce joyeux triptyque. Parlons peu, parlons bd.

Il est des artistes qui brillent comme des étoiles et vous brisent en deux à chaque nouvelle œuvre. Et puis, il existe des hommes comme Manu Larcenet. A l’image de ces filles timides qu’on dédaigne pour fantasmer sur la pouffiasse locale, l’homme est simple. Physiquement, il ressemble à ce pote de soirée, vous savez, ce type un peu bedonnant, souriant, portant fièrement casquette et barbe mal rasée, et dont la trajectoire ne semble jamais bien sûre. Intérieurement, ça bouillonne. Parfois pour le pire : Larcenet a souffert d’effroyables crises d’angoisse durant une large part de son existence. C’est là toute sa vie et toute son œuvre.


Membre de la grande famille qu’est Fluide Glacial, il y laisse mûrir son immense talent sous l’œil sévère des vétérans du crayon. Eclectique, Manu Larcenet s’égare d’un personnage à un autre qu’il réunit sous un style très reconnaissable et pourtant en permanente progression. Son trait tendre et acerbe révèle une approche à l’orée de l’expressionisme et du cartoon, où l’absurde devient drôle et puis triste, et puis finalement humain. Sa plume n’est pas très détaillée, jouant davantage sur l’évocation et la justesse. J’évoquais la modestie de ses atours. Il n’a pas, en effet, la minutie d’un dessinateur de comics ou la flamboyance d’un Joan Sfar. Juste l’authenticité pour lui.

Il dessinera pour les plus grands, comme Trondheim par exemple, dont il illustrera l’un des Donjon. Passant du grand public avec Fluide ou l’Association à des éditeurs confidentiels à l’image des Rêveurs de rune, il y explore des thèmes atypiques, comme la mort, la beauté, l’amnésie, la création, le racisme, ou le sexe. Ou la glande.


Sa simplicité transpire dans ses personnages, drôles et tragiques, au final bien ordinaires. Ils jurent, fument, chantent des airs paillards. Ils se battent, se déchirent et meurent pour un rien dans un monde angoissant. Une des ses sagas reprend des personnages iconiques placés dans un autre contexte temporel ou historique. Van Gogh découvre la guerre de 14-18. Il est chargé par des officiers lunaires de dépeindre l’horreur et de découvrir l’origine des mutineries. En tant qu’artiste, bien sûr, on le protège, on l’éloigne du feu. Mais leur incompréhension grandissante le conduise toujours au plus près de la mort, de l’horreur et du néant. La description martiale n’est pas tant clinique, à l’instar d’un Tardi ou d’un Otto Dix dans le domaine de la peinture. Il use et abuse à ma grande joie de métaphores expressionnistes, au sein desquelles les damnés sont des oiseaux, les petites filles jouent au milieu des mourants, les arbres sont des menaces. Toujours simples, ses intrigues se nourrissent d’une prémisse débile pour aboutir directement à une conclusion tragique. Au cours de ces intenses dénouements, le cartoon disparaît tout à fait, et ne subsiste que des personnages traqués et enfermés dans leurs propres contradictions. A l’issue d’incroyables combats contre des chimères, et pour reprendre une de ses phrases qui m’a marqué, les personnages « doivent laisser passer la beauté, pour ne conserver que ce qui est précieux ».


Attention, il sait aussi décrire autre chose que des délires. Le retour à la Terre et Le combat ordinaire sont deux sagas partiellement autobiographiques où un personnage, tantôt photographe, tantôt dessinateur de bd, vit, tout simplement. On s’éloigne légèrement des standards de la bd franco-belge pour vadrouiller librement sur les plates-bandes du roman graphique, ce genre d’origine anglo-saxon synonyme d’innovation narrative, thématique ou graphique. Les doutes des protagonistes font écho aux aveux de Larcenet. Ils craignent les responsabilités. Leurs idoles s’effondrent. La beuh n’a plus le même goût. La page blanche leur pète à la gueule. Leur père les trahit. L’auteur laisse libre cours à des scènes que d’aucuns jugeraient gratuites, pur concentré de contemplation ou instantané de vie quotidienne. Les dialogues sont mordants et justes, et à mon sens, il n’y a jamais de gras. Le cadre dessert parfaitement le propos.


La qualité de ses productions fut récompensée à très juste titre du prix du meilleur Album lors du festival d’Angoulême de 2001 qui, rappelons-le, se décide entre TOUTES les bd au monde au sein de l’année en cours. Autant dire que la concurrence était vaste. Ce médium est aujourd’hui privilégié pour sa facilité d’expression. C’est vrai qu’on trouve de tout dans un bd. Pour citer Larcenet, il ne manque que le son. Selon lui, la bd est une succession d’images dont l’animation s’effectue entre les cases, juste par la force de l’imagination. Un peu comme une projection de photos de souvenirs, dont la suite nous remémore notre vie passée.

Je ne vous apprendrais rien en vous disant qu’Israël s’est sacrément mis dans la merde ces derniers jours? Pas de mauvais esprit, rassurez-vous. N’empêche que tous les micros et caméras du monde sont allègrement tournés vers les « rescapés » de la flottille humanitaire qui a été attaqué par Tsahal il y a de cela quelques jours. Bref, je n’ai pas envie d’entrer dans un discours politique à rallonge qui impliquerait des sources extrêmement précises, des formes harmonieuse pour ne pas me voir absurdement qualifié d’antisioniste voire d’antisémite, une approche géopolitique globale et une analyse psychologique d’un pays que je connais trop peu. Par contre, là où je tique (et c’est là le sujet de cet article qui, pour une fois, a un thème défini), c’est lorsque j’apprends que les Pixies, Santana, les Klaxons et même Dieu Gorillaz ont annulé leur passage en Terre sainte. C’est ainsi que le Pic Nic Festival de Tel-Aviv se trouvé décapité de toutes ses têtes d’affiche.

Voilà ce qu’on peut appeler un véritable boycott culturel. Mais la question est : est-ce qu’une telle punition vis-à-vis d’une population qui n’est pas responsable de – toutes – les bavures de son gouvernement peut avoir un quelconque impact positif? J’ai du mal à y croire. Déjà parce que mon éthique place la culture comme une norme pure et intouchable, une source de beauté et de connaissance à laquelle chacun à droit de s’abreuver, mais aussi parce que c’est un pas dangereux. Qui peut dire quel sera le suivant? Interdiction de ventes en Israël? Mais What the fuck? Une personne (certainement célèbre) a dit que la culture était par essence engagée. La culture est une masse résultant de la création artistique d’individus, mais une fois produite, l’auteur de l’œuvre a-t-il le droit d’en priver certains êtres humains? Pour leur nationalité? Je m’interroge. Car il est évident que de tels actes ne sont pas gratuits ou motivés par de mauvais desseins, et je vois aussi l’effet positif escompté : faire réagir les fans et les inciter à être plus critiques et réactifs face aux instances du pouvoir. Mais le risque de cette manœuvre – et ce risque est bien réel – est de souder la population israélienne dans une paranoïa maladive, une fierté agressive et un unilatéralisme destructeur. Car ce pays souffre évidemment de son histoire, de ses choix politiques, de l’attitude de ses voisins et de toute une série de facteurs dont la liste serait trop longue pour ce billet. Mais Israël souffre déjà d’un mal plus néfaste s’il en est : lui-même.

Histoire de prendre un exemple peut-être plus percutant qu’un simple concert, voici la déclaration de Henning Menkel, écrivain de polars suédois présent à bord du bateau attaqué : « J’apprends que je vais être expulsé. L’homme qui m’annonce cela ajoute qu’il apprécie mes livres. J’envisage de m’arranger pour ne plus jamais être traduit en hébreu. C’est une pensée qui n’a pas encore atteint son fond». Je conçois que cet homme ait vécu une expérience traumatisante et frustrante, mais de tels propos sont à mon sens comme une déclaration de guerre. Pourtant Menkel s’était engagé avec une flottille humanitaire… Vous voyez le paradoxe? Et pour revenir à la musique, vous voulez voir le genre de réaction qu’on suscité ces boycotts? Shuki Weiss, le producteur du festival de Tel-Aviv parle de « terrorisme culturel qui vise Israël » tandis que le ministre de la culture part à l’offensive en déclarant « qu’un artiste qui boycotte ses fan en Israël ne mérite pas de se produire devant eux ».

Devant ses déclarations pleines de mesure, de sagesse et d’intelligence, je te laisse méditer, lecteur, sur les conséquences des actes de nos artistes, vénérés certes, mais qui devraient peut-être faire preuve de plus d’humilité et rester dans la sphère artistique avant de faire trop de dégâts ailleurs.

Après 5 ans d’absence, je suis retourné au théâtre. Ma coblogueuse aura sûrement du mal à pardonner cette offense faite à cette branche majeure de l’art, mais j’avoue n’avoir jamais vraiment accroché aux jeux et codes des spectacles sur planches. J’ai donc pu assister à la représentation de la pièce Madame de Sade dans mon patelin paumé. Et il faut bien dire que j’ai été plutôt charmé, ce qui m’amène à reconsidérer en profondeur mon appréciation du théâtre.

La pièce de Yukio Mishima a remporté en 2009 le Molière des meilleurs costumes. Et d’un point de vue esthétique et de créativité, rien à redire, on en a pour notre argent. Les robes sont en réalités cerclées d’une armature en fer, leur donnant des formes incongrues reflétant la personnalité de leur porteuse : la rondeur pour la bonne pieuse potache, une forme ailée pour la sœur qui est plus que distraite, l’ouverture pour la maîtresse débauchée, et la rigidité pour la mère socialement formatée. Au delà de leur esthétique première, ces montages de fer sur roulettes incarnent divinement bien la prison, la carapace dans laquelle chacune des femmes s’est enfermée. Car cette pièce est en effet articulée autour de la femme, et ce malgré l’omniprésence du marquis de Sade qui n’apparaîtra cependant jamais. Sans qu’il y ait réellement d’histoire articulée autour d’un fil conducteur au sens propre du terme, ces femmes – la femme du marquis de Sade, sa belle-mère, sa belle-soeur, sa maîtresse et accessoirement une connaissance embourgeoisée et exaltée – font l’effet de petits satellites gravitant autour de l’aura du maître.

Il y a d’ailleurs un paradoxe fort : alors que le marquis est physiquement emprisonné, son aura semble encore présente dans l’univers mis en scène, manipulateur et égocentrique, alors que les femmes – en apparence libre – se retrouvent emprisonnées par l’empreinte de l’homme, son influence et ses manigances.

Il est en réalité question de la réalité de la morale et des valeurs, tant leur pertinence que leur existence. Alors que le marquis est tantôt présenté comme un monstre, tantôt comme un martyr, l’ensemble de l’œuvre tend vers sa mystification. Le vice y est ainsi présenté par l’épouse, la soeur et la maîtresse comme une quête de pureté, réinventant les codes et abolissant les frontières entre l’homme et Dieu, tandis qu’il est au contraire présenté comme une voie vers l’enfer par la morale sociale et religieuse de la belle-mère et de la nonne.

Mais au delà du seul vice, c’est la question de l’amour, du plaisir et de la fidélité qui est posée. Peut on aimer sans plaisir? Peut-on trouver du plaisir sans amour? La fidélité est-elle amour ou prison? L’épouse, la belle-sœur et la maîtresse, incarnant ces questionnements de manière absolue, s’affrontent par l’esprit et l’expérience durant toute la scène, tenant de prouver leur bonheur alors que toutes semblent pourtant souffrir d’un manque profond. La marquise finira même par rejeter l’idée de bonheur au profit de la fidélité qui est, plus qu’un choix, un serment fait tant à l’être aimé qu’à soi-même et à Dieu. Choisissant la dureté – mais aussi la sécurité – de l’illusion, elle ne pourra d’ailleurs pas affronter le retour du marquis après 18 ans d’emprisonnement, préférant entrer au couvent pour que le mythe et la sacralisation longuement édifiées ne se fissurent pas.

Mais il ne s’agirait pas d’oublier la trame de fond de la pièce qui porte à elle seule toutes les forces en présence lors de la Révolution. Tandis que Charlotte – la majordome – s’émancipe peu à peu et refuse l’autorité de ses maîtres, la belle-mère incarne la noblesse qui refuse de perdre ses privilèges et ses codes. De même s’affrontent à travers la femme et la maîtresse la puissance écrasante et abrutissante de la moralité, et les appétits et aspirations libertaires dans l’ère du temps. La mort de la maîtresse est à elle seule, par une habile métaphore à la Marianne, le symbole et l’incarnation de la chute des privilèges, offrant son corps et son âme à la foule dans sa folie destructrice, tanguant entre idolâtrie et diabolisation. Ainsi, peu à peu, les dalles de la maison bourgeoise sont descellées et emmenées par le majordome, ne laissant à la fin que l’image d’un temps révolu, à l’image des ces vieux temples délabrés de l’Antiquité.

Bref. Je vous enjoint à vous déplacer pour cette pièce qui m’a redonné goût au théâtre. Au passage, petite anecdote : Yukio Mishima était apparemment tellement imprégné de l’univers de la pièce qu’il s’est suicidé lors d’un rituel à l’âge de 40 ans. Enjoy.

Hier, je vous parlais de vin blanc et ça tombe bien… En effet, il est pour moi un endroit au monde où boire du vin blanc est une chose naturelle, pour le moins magique. Eh oui… On cherche tous un endroit où l’on se sent chez soi, un lieu où l’ambiance s’accorde parfaitement à nos pensées et, ce, dans des coins parfois improbables. Le mien, je l’ai trouvé quand j’avais quinze ans et c’est une boîte de jazz. Rien que ça. Je me fais souvent cette réflexion vis à vis de la blogosphère en réalisant que pour avoir un blog « vedette » il faut être parisien. Force est de constater que, malgré moi, je suis parisienne, dans mon cœur, et que mon « chez moi » à moi c’est cette putain de boîte de Jazz : Le Duc des Lombards.

Le Duc, c’est ma maison, c’est l’endroit où j’aborde le plus fièrement mon costard et toute ma fierté. Le Duc, c’est un club de Jazz à Châtelet, dans le premier arrondissement, pas très loin du Guiness Café Concert. Le Duc, c’est un club où les concerts de gens talentueux se déroulent toute la semaine et où le week end est là pour satisfaire toutes les poussées les plus délicieuses chez les amateurs de Jazz. Le Duc, c’est aussi des concerts amateurs gratuits pendant les vacances d’été. Le Duc, c’est ma maison, comme je vous le disais en début de paragraphe.

Le club a été fondé en 1984 et n’a jamais désempli depuis. Il a accueilli des Grands, des vrais, comme Miles Davis, Keziah Jones, Ray Charles, et j’en passe. Rénové en 2008, la pièce principale, salle de concert, restaurant et bar, est d’une clarté absolue en journée, pleine d’une élégance infaillible… Mais la nuit… La nuit… L’ambiance s’y métamorphose : les lumières tamisées y jettent un charme pourpre qui y amène tout le confort qu’un amateur de Jazz peut rechercher. Les tables sont si près de la scène qu’on a l’impression que les musiciens sont de vieilles connaissances et, parfois, on se retrouve à l’étage. Le tout a un charme tout particulier, un vieux relent Mont-Martrien ou une douce odeur de Saint-Germain des Prés. Le Duc, c’est une boîte connue et reconnue et, pourtant, personne n’y va jamais. Trop hype, trop célèbre, trop « must be »… Ouais, « trop », mais trop bien, avant tout. Parfait. Une ambiance s’y étale en un doux et élégant dégradé de classe et de complicité, comme si tous les gens présents étaient à la fois incroyablement différents et étrangement amis. Convivialité, silence, plaisir, le Duc… Le Duc.

Ça fait beaucoup de fois le mot « Duc », tout ça, j’en ai bien conscience, mais il est des notions qui sont ontologiques et j’ai juste envie de vous dire de prendre vos putains de pieds pour vous traîner dans un putain de train, sortir à Gare de Lyon ou n’importe quelle autre gare, sauter dans le métro 4, 5, 1 ou autre et vous dirigez comme un seul homme dans ce club. Il y a quelque chose, là bas, comme un secret indicible et pourtant si délicieux. C’est fou, c’est magique, et je n’ai presque rien à en dire sinon que nul plaisir n’est plus grand que de s’y présenter, clope au bec, un samedi soir et d’y entrer en costard, de se fondre dans cette ambiance à la fois moderne et ancienne, qui vous offre, quelques heures durant, l’impression d’une Amérique des années 30 du second millénaire. Tout y est contraste et paradoxe. Un décor moderne et pourtant emprunt de cette classe que seuls des gens comme Audrey Hepburn ont pu nous inspirer. Des serveurs avec leur télécommande et pourtant ce vin qui semble revenir des temps anciens. Le plaisir d’être là, de retourner dans le passé tout en appréciant son présent comme jamais.

J’ai assisté là bas à de nombreux concerts, j’y ai bu nombre de verres de vins. Il y a eu des groupes amateurs, d’autres plus connus. Le dernier en date, c’était Sarah Lenka, en septembre. Ça me manque, quelque part, de ne plus pouvoir y aller dès que j’en ai envie. Ouais, ça me manque… Parce que cette boîte est unique.

Putain mais merde, qu’est-ce que vous foutez encore là?

Direction Châtelet, et que ça saute!

Je sais pas chez vous, mais chez moi il pleut. Et vous savez quoi. Je n’arrive pas à déprimer. J’ai pourtant écouté et réécouteé la reprise de Ne Me Quitte Pas par Nina Simone, postée hier par ma coblogueuse, mais rien n’y fait. Bref, à force de me passer en boucle le morceau, j’ai pensé à cette phrase de Gainsbourg qui considérait que la Chanson était un art mineur à côté de la Musique. Et par extension j’en suis venu à penser que pour moi, la BD était un art mineur par rapport au Dessin/Peinture. Et c’est là que je me suis rappelé de ce mec fantastique – toute cette longue tirade pour en arriver là – qu’est Enki Bilal. Car s’il y a une exception à la règle énoncée plus haut, c’est bien lui. Aussi torturé dans ses scénarios que dans ses dessins, l’homme va même jusqu’à porter son univers au grand écran et sera de ce fait le sujet de mon article.

L’univers Bilal, ça donne un mélange de science fiction, de société décadente et de trame historique reliée directement aux évènements du Xxème. Ses pages sont parcourues de monstres, de dieux cruels ayant perdu toute beauté, d’humain rendus difformes par la technologie et la civilisation : Bilal semble obsédé par la déshumanisation, la dissolution des repères de la société et des idéaux. Le Mal – avec un grand M – imprègne chaque coin de rue, et habite tous les personnages. La force de Bilal réside en sa capacité à créer un univers incroyablement sombre et glauque, tout en ne personnifiant pas le bien : le héros est ainsi souvent un anti-héros, en prise avec ses propres angoisses, mais portant en lui la lumière qui va pourvoir illuminer son destin.

Dans sa Tétralogie du Monstre, on peut percevoir la force des angoisses de l’auteur : la peur de l’intégrisme religieux, la peur de l’internationalisation des complots, la peur de la guerre civile, la peur de la Peur. Dans une interview, il avouait avoir était particulièrement traumatisé, au delà de ses liens généalogiques, par la guerre des Balkans, sa proximité (2h d’avions de Paris), mais aussi ses origines et les formes particulièrement déshumanisante que l’éradication ethnique prenait. L’homme est particulièrement imprégné de l’Histoire et de son mouvement, considérant la géopolitique comme un élément central de son œuvre. Il avait même ébauché un scénario en 98 (Le Sommeil Du Monstre) où des groupes terroristes s’en prendraient aux symboles de l’Occident tels la Tour Eiffel ou… les Twin Towers…

Mais Bilal, c’est aussi un artiste, un dessinateur sans commune mesure dans le monde de la Bande Dessinée, qu’il va élever au rang d’art à part entière (il est même côté sur le marché de l’Art). Je connais pas assez bien l’œuvre du bonhomme pour prétendre à une vision d’ensemble et très précise. Je sais néanmoins qu’elle peut se décliner en une multitudes de périodes. Bilal a travaillé sur photo : prise de cliché de lieux urbains en évitant tout présence humaine, puis travail direct sur la photo. Il a aussi eu des expériences de peinture sur verre pour réaliser les décors au cinéma des films d’Alain Resnais. Ses débuts ont été me semble-t-il très marqué par la technique des hachurés. Mais dans la quasi totalité des œuvres connues du grand public, l’artiste privilégie la pastel. Il faut d’ailleurs absolument voir ses portraits (achetez comme moi le Nouvel État des Stocks), notamment pour les affiches de films.

Bref, tout ça pour dire que son travail à la pastel est incroyable. Bilal est capable de travailler des contrastes très forts, des dessins très propres comme d’autres plus confus, où les hommes et les femmes semblent pris dans un tourbillon, évanescents. Ses hommes sont virils et durs, mais en même temps tellement fragiles. Ses femmes respirent la sensualité, tout en elle émane la délicatesse et pourtant elles font souvent figure de femmes fortes voire fatales. L’œuvre de Bilal dans son ensemble ressemble à un vaste tableau où bien et mal, futur et passé, hommes et femmes, beauté tragique et noirceur décadente se mêlent, se mélangent et fusionnent pour former une unité originale, surréaliste et percutante.

Enfin, histoire de pas partir dans des détails stériles, je vais conclure avec « Bilal au Cinéma ». En tant que réalisateur, il n’a que trois films à son actif : Bunker Palace Hôtel (1989), Tykho Moon (1997) et Immortel ad Vitam (2004). Je n’ai pas eu l’occasion de voir le premier, mais il a l’air bien psychédélique. Pourtant, ce sera difficile de faire pire que Tykho Moon. Je pense que pour apprécier ce film, il faut réellement s’attacher à la trame de fond, aux renvois historiques et à l’univers en lui-même. Le scénario, alambiqué, en perdra plus d’un. Et difficile aussi d’accrocher aux personnages mis en scène, malgré la bonne performance de Richard Boringer et de Julie Delphy.

Avec Immortel ad Vitam, bien que l’univers soit fidèle à l’œuvre de l’auteur, l’esthétique visuelle en décevra sûrement plus d’un : on est dans le réalisme pur et dur. L’atmosphère d’univers underground est bien là, et donne une vie au film, mais l’esthétisme presque brouillon et nébuleux des dessins de Bilal a disparu, perdant un peu de son charme. Dans l’ensemble, ces films résonnent comme des coups d’essai, mais déjà des coups d’essai réussi. Mais Enki Bilal devrait peut-être, plutôt que d’adapter son œuvre au cinéma, adapter le cinéma à son œuvre. Sur ce, je vous laisse et vous encourage à vous intéresser aux œuvres du Monsieur qui dépassent le seul domaine de la BD, et éventuellement de visionner Immortel ad Vitam qui vaut le détour.

Puisque nous avons un blog, maintenant, il faut que j’écrive de façon régulière sur des sujets qui pourraient intéresser des gens autre que moi (ou tout du moins que je propose à des gens mon avis pour éventuellement établir un débat constructif). Il s’avère aujourd’hui que je suis de très mauvaise humeur et que l’exercice risque d’être libérateur. La question fondamentale, c’est quand même le thème de l’article. Au début, je pensais écrire un article sur le blues pour prouver à un connard pédant qu’il n’y a pas besoin de connaître le solfège et d’avoir fait 16ans de musique classique pour avoir un avis réfléchi ou tout du moins construit sur la question. Ensuite, je me suis dit que je pourrais vous exposer en plusieurs points pourquoi il y a des jours, comme aujourd’hui, où je gerbe tellement fort sur l’humanité que je suis étonnée qu’elle ne se noie pas. J’ai également envisagé de ne vous parler de rien et de me contenter de faire œuvre de mes états d’âme en voyant où cela me mènerait. La dernière options était aussi de vous faire une critique sur la Part de l’Autre d’Eric-Emmanuel Schmitt pour essayer d’obtenir l’avis du Reilly que je tane depuis cinq jours pour qu’il se motive à en faire de même.

Et puis finalement, non. J’ai pas envie… Et comme je suis encore en mesure de décider sur quoi j’écris et qu’on ne m’a pas demandé de traiter un thème en particulier, eh bien je vais vous faire chier avec ce que j’ai envie de vous raconter. En l’occurrence, quand je suis dans cet état là, mes pensées se portent en règle générale vers une personne en particulier et il me semble logique voire judicieux de vous en parler. Et comme il n’est pas vraiment d’usage de parler de ses potes, je vais vous parler d’un artiste.

Le Monsieur se fait surnommer Shida & j’ai hâte de voir ce que ça va donner dans quelques années.

Je ne lui ferai pas l’insulte de donner un avis d’amateur sur son travail que je sais précis et perfectionniste donc – solution de facilité, vous m’en excuserez – je vais me contenter de vous expliquer pourquoi j’aime ce qu’il fait.

Thème posé, donc : pourquoi est-ce que j’aime ce qu’il fait? Un mot : cynisme. Si je devais écrire – chose que les plus pointilleux me diront que je suis en train de faire (amis pointilleux, aujourd’hui, je vous emmerde) – sur Shida, je devrais donc parler de son cynisme.

Mais d’abord, c’est quoi le cynisme? Wikipédia nous éclairera brièvement sur ce point pour que nous soyons tous d’accord sur le sens que je donne à ce mot. « De nos jours, on parle de cynisme pour désigner une espèce d’humour noir mordant et ironique, souvent employé pour manifester une certaine rébellion face à un monde incompréhensible, à la différence du sarcasme, qui lui ne recherche qu’une démonstration de force [1]. Indifférence à la morale, aux convenances. ».

Donc, Shida c’est le mec qui, avec un certain humour, nous délivre sa vision du monde au travers de ses clichés, de ses créations et autres œuvres que je vous laisserai découvrir dans sa galerie.

L’ambiance est apocalyptique, sorte d’ôde à un monde décadent. La déchéance et l’ironie même de cette déchéance se retrouvent mises en abysse par une personne qui vendra un jour ses clichés. Faire de l’ironie sur la société de consommation avec un bien de consommation, c’est du vu et du revu, certes, mais, quand c’est bien fait, c’est toujours plaisant. Il y a dans l’ironie, dans le cynisme, la possibilité de rendre « beau » ce que tout le monde pourrait trouver « sale ». Soulever un point, un détail, mettre l’accent sur une incohérence ou sur quelque chose de surprenant, c’est un peu ce qui me semble être le fil directeur de sa réflexion.

Après, choquer pour choquer, rien de constructif. Choquer pour attirer l’attention sur le formatage de la société, consciemment ou non, c’est déjà plus intéressant. Son travail sur les portes, par exemple, a particulièrement attiré mon attention. Des portes, de toutes sortes, délabrées et tagguées, nous en voyons tous, tous les jours. A dire vrai, on en voit tellement que c’est à peine si on y porte attention (ahah, paye ton jeu de mot). Et pourtant. Pourtant, on se retrouve un jour avec l’opportunité de jeter un œil à une série de photos de portes, des portes que vous aurez peut-être vu un jour sans jamais vraiment les voir, et devant le délabrement de la chose : on se tait ou on kiffe mais dans tous les cas il attire notre attention. Et l’attention du consommateur, l’attention du citoyen, du lambda, du monsieur tout le monde et de madame personne, eh bien, c’est une denrée rare.

On passe sa vie à se débattre par besoin de reconnaissance, par ambition ou encore par seul plaisir. Quand je regarde le travail de Shida, je me demande avant tout si la reconnaissance ne commencerait pas simplement par le respect d’un travail fourni envers et contre tout ou par l’ironie d’une chose banale. Qu’importe l’avis du monde, si tant est qu’on arrive à obtenir son avis. Le combat de toute une vie pour certains.

Parce que, aux dernières nouvelles, être capable de capter l’ironie quotidienne, le cynisme du monde, c’est loin d’être donné à tout le monde.

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