Mes amis, la semaine dernière, jeudi soir, j’ai vécu une expérience hors du commun : je suis passée de l’autre côté du miroir – ou devrais-je dire de l’écran… Je n’étais plus à Nancy, non, loin de là, j’étais quelque part plusieurs années auparavant dans un studio holywoodien, sur le plateau de tournage d’A tombeau ouvert, un film de Martin Scorcese où Nicholas Cage joue le rôle d’un ambulancier new-yorkais, dépressif, alcoolique et complètement psychotique. Destruction, distraction! Et même que c’est même pas de moi.

Imaginez-vous un hôpital en centre ville, un soir de neige aux températures juste indécentes. Imaginez-vous en train de chercher l’entrée pour aller aux urgences avec une amie au bord de l’inconscience tant elle a des vertiges. Une paire de talons, du verglas par terre, le vent…. Et puis ce putain de froid mortifaire de merde que tu sais qu’il finira bien par t’avoir si tu ne trouves pas rapidement l’entrée de ce putain de service d’urgences. Le temps passe. L’entrée des urgences se profile au loin, délire incertain parmi les flocons grisâtres d’une ville qui n’aime pas le blanc, et vous vous approchez doucement, dans l’espoir d’une aide qui ne viendra peut-être pas aussi spontanément que vous auriez pu le croire voire – pire – l’espérer. Le passage au bureau administratif vous permettra d’observer d’un œil perplexe la sélection des niveaux d’urgence : un diagnostic oral et une prise de température, tout ce qu’il vous faudra pour signer pour une heure d’attente avec une malade dans une salle mal chauffée, pauvrement meublée et bien triste. Le temps passe, encore. Au bout d’une heure (et demie) et une demi douzaine de cafés plus tard, une infirmière viendra appeler votre amie et vous vous retrouverez à attendre autre chose… Non pas les soins mais le diagnostic… Non pas le médecin mais la réponse à la question accompagnée, de préférence, de la solution au problème. Vous vous illusionnerez, sans en avoir encore conscience. La malade préservée et en plein examen, c’est l’absurde qui viendra vous chercher…

Au Noé du tombeau ouvert, la pseudo réalité névrosée qui nous a cueillis mon comparse et moi a substitué un Benjamin en grande forme. Benjamin s’est présenté à nous de la façon la plus absurde qui soit, sexe à l’air, urinant en plein milieu de la salle d’attente. Puis il a animé le reste de la nuit appelant « Hélène » qui n’arrêtait pas de lui rétorquer – et on la comprend – « Benjamin ça suffit, tu te calmes maintenant! ». Dans À tombeaux ouverts, c’est l’équivalent du célèbre « Noé, si tu continues, je ne te tue pas! »… mais on ne peut pas demander aux urgences nancéiennes d’avoir autant la classe qu’une production américaine versant dans le noir, le cynique et l’absurde. Mais si ce n’était que ça, je n’aurais rien à rajouter. Eh oui. S’en suit le passage d’un gendarme, puis d’un homme, puis d’un autre gendarme. Un rapide coup d’œil jeté à l’arrache sur le carrelage dégueulasse de l’endroit me permet à peine d’entrevoir la réalité de la chose, à savoir des entraves aux chevilles du civil… Je ne vous donne pas les détails, vous avez très certainement compris. Alors que nous attendons – toujours – des nouvelles de notre malade, un homme entre dans la salle d’attente en mode wesh wesh « ta pa une klop steuplé ta vu j’s8 en stress fo k’j’fume ». Euh. Oui. Mais non. « nan mé zyva ta pa une klop sa race? ». Euh. Bah. Toujours pas…

Tandis que mon courageux compagnon de galère (et chauffeur de luxe) continuait de braver l’univers absurde de la salle d’attente, j’ai été appelée pour tenir compagnie à notre malade qui attendait de savoir si – oui ou non – il y avait des trucs dans sa tête. Et le temps passe, passe… Et passe. Le temps passe, encore… Et encore. Bon, il arrive quand ce scanner? Le temps passe, toujours, et emporte avec lui d’éternelles secondes d’une jeunesse qui s’évapore dans une impatience aux relents d’effroi. Rien ne va. L’hôpital se fout de la charité et t’achève, installant dans la même pièce que mon amie une arrière-arrière-arrière-[…]-arrière-grand-mère en fin de vie, un truc tout rachitique, couvert de bleus, ne pouvant respirer sans son apport particulier d’oxygène, une voix tremblante, des larmes… la totale. Et toute personne se rappelle à ce moment-là qu’il est bon d’être jeune. Oh oui. Escapades cafés/clopes en masse vers la salle d’attente, tant pour fuir les urgences que pour vérifier que le bisounours de la bande survie de l’autre côté du « sas » (de la porte, quoi). Et le temps passe. Encore. Au bout d’un certain temps, des ambulanciers arrivent pour chercher l’urgence et l’emmène passer son scanner. Alors que je suis gentiment affalée sur mon compagnon de galère en mode micro sieste et repos, une infirmière débarque pour nous proposer d’éteindre la lumière voire de nous rapporter des couvertures. Pour un peu, on se serait fait border…

Retour du scanner, attente du diagnostic. Attente encore. Attente toujours. Ponction lombaire ou pas? Ou pas. Et retour à la maison, non sans avoir vaguement remarqué que le wesh-wesh-klope s’est fait embarquer par les flics à force d’excitation absurdo-burlesque.

Le temps a passé, on a survécu… Je crois que mon regard sur le fil(m) conducteur de ce ramassis d’humanité en putréfaction a changé, pour toujours. Les urgences sont immuables.

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