Il paraît qu’on doit à nouveau faire des articles intéressants et complets. Vous êtes pas un peu exigeant? J’ajouterais presque le célèbre « nanméoh! ». Mais n’abusons pas. Oui, j’utilise la première personne du pluriel. Nous. Je vous fais peur? Tant mieux. Ça tombe à pic car justement, l’auteur dont je voulais vous parler est un spécialiste de la dualité qui tourne bien souvent à la schizophrénie. Rappelez vous, je l’avais évoqué en parlant de Thomas Mann. Bon. Vous suivez vraiment pas. Il s’agit d’Hermann Hesse. Selon une fausse strasbourgeoise, mais authentique campagnarde, on prononcerai [Hesseu]. Mais moi je préfère Hesse. Mais on s’en fout.

« Hermann Hesse (né le 2 juillet 1877 à Calw, Allemagne; mort le 9 août 1962 à Montagnola, Suisse) était un romancier, poète, peintre et essayiste allemand puis suisse. Il a obtenu le prix Goethe, le prix Bauernfeld en 1905 et le Prix Nobel de littérature en 1946. ». Cela vous suffit ou je continue? Vous aurez compris que ce n’est pas un inconnu des milieux littéraires ou le délire d’un bloggueur surdose de caféine.

Je viens de terminer pour la énième fois Narcisse et Goldmund, et… que dire. Monumental? L’auteur raconte dans ce roman la vie de Goldmund, depuis son enfance écolière dans un monastère, sa rencontre avec Narcisse, jeune instituteur et moine aux capacités intellectuelles hors du commun, son départ et le début d’une existence vagabonde parsemée de vie et de mort, d’amour et de peines, de femmes et d’expériences de chair. Vous aurez compris entre les lignes que l’auteur parle clairement de sexe. Qui l’eut cru en voyant sa mine d’allemand étriqué et sévère. Je digresse.

La puissance de ce roman réside dans la virtuosité d’Hermann Hesse à opposer deux natures contradictoires, incompatibles, présentes dans chacun de ses romans : l’intellect et l’art. La pensée et le sentiment, l’abstrait et le vécu. Il le fait, vous l’aurez compris, à travers les personnages de Goldmund, l’artiste hédoniste qui renonce à la vie monacale, et Narcisse, le moine brillant, dont la connaissance et la compréhension des êtres qui l’entourent dépasse l’entendement. « Tandis que l’un veille dans le désert, l’autre s’endort sur le sein de la Mère ». C’est sur cette phrase qu’Hesse résume toute son œuvre. Et je ne parle pas seulement de ce roman en particulier, car cette dualité est omniprésente. Ses pages sont envahies par des héros, élites de la pensée ou des sentiments, perdus et éclairés, déchirés par leurs natures contradictoires, poignardés par le vulgaire, déçus et ravis par l’homme à la fois. Mais l’auteur ne nous fait pas ici le récit d’un combat. Ces deux personnages et leurs natures ne sont pas en lutte, elles cohabitent mais ne peuvent pleinement se comprendre. Ce sera même Narcisse qui révèlera sa vraie nature à un jeune Goldmund encore accroché aux rêves que son père faisait pour lui. Ce sera ainsi une amitié des plus pures et grandiose, sans égoïsme ni passion, qui se nouera entre les deux protagonistes, une amitié qui survivra au départ de Goldmund qui part et se laisse emporter par l’appel de la Mère. La Mère. Il ne s’agit pas ici de la sienne, vous l’aurez compris. L’existence même de Goldmund est entièrement tournée vers la quête de la Mère universelle, cette Eve symbolique du retour à la vie dans sa forme la plus pure, icône de l’univers dont le sourire reflète tant tristesse qu’amour et cruauté. Quand il dessinera, sculptera, séduira et prendra toutes les femmes qui croiseront son chemin, quand il poussera à son comble cette existence vagabonde, anti bourgeoise et totalement puérile, ce sera toujours pour se rapprocher d’un pas, approfondir d’un trait sa vision de la Mère. Cette vision prendra forme sur son lit de mort, mais je ne peux vous en dire trop au risque de gâcher le suspens.

Ce qui est à retenir de Narcisse et Goldmund, et de Hesse en général, c’est à la fois l’unicité de son œuvre et sa puissance articulée autour d’un thème central : la quête de soi, le voyage spirituel intérieur qui mène à la véritable connaissance de sa nature. Car oui, cette vision du monde et de l’homme est quasi religieuse, teintée de syncrétisme chrétien-bouddhiste, prônant le lâcher prise, l’expérience des sens pour en expérimenter les limites et la futilité, puis par l’humilité, l’accès à un état de transcendance se rapprochant grandement de l’approche bouddhiste. A lire absolument : Siddharta. Je ne vous ennuie pas plus longtemps, c’était juste histoire de me rassurer et de me dire que je pouvais encore écrire une page word entière sans trop en chier. Et comme vous connaissez mon talent pour les conclusions, on s’en passera.

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