Un autre thème, un autre ton, un autre auteur.

Ce blog parle de musique et de misanthropie. Bien. J’aimerais simplement ajouter un nouvel élément à ce joyeux triptyque. Parlons peu, parlons bd.

Il est des artistes qui brillent comme des étoiles et vous brisent en deux à chaque nouvelle œuvre. Et puis, il existe des hommes comme Manu Larcenet. A l’image de ces filles timides qu’on dédaigne pour fantasmer sur la pouffiasse locale, l’homme est simple. Physiquement, il ressemble à ce pote de soirée, vous savez, ce type un peu bedonnant, souriant, portant fièrement casquette et barbe mal rasée, et dont la trajectoire ne semble jamais bien sûre. Intérieurement, ça bouillonne. Parfois pour le pire : Larcenet a souffert d’effroyables crises d’angoisse durant une large part de son existence. C’est là toute sa vie et toute son œuvre.


Membre de la grande famille qu’est Fluide Glacial, il y laisse mûrir son immense talent sous l’œil sévère des vétérans du crayon. Eclectique, Manu Larcenet s’égare d’un personnage à un autre qu’il réunit sous un style très reconnaissable et pourtant en permanente progression. Son trait tendre et acerbe révèle une approche à l’orée de l’expressionisme et du cartoon, où l’absurde devient drôle et puis triste, et puis finalement humain. Sa plume n’est pas très détaillée, jouant davantage sur l’évocation et la justesse. J’évoquais la modestie de ses atours. Il n’a pas, en effet, la minutie d’un dessinateur de comics ou la flamboyance d’un Joan Sfar. Juste l’authenticité pour lui.

Il dessinera pour les plus grands, comme Trondheim par exemple, dont il illustrera l’un des Donjon. Passant du grand public avec Fluide ou l’Association à des éditeurs confidentiels à l’image des Rêveurs de rune, il y explore des thèmes atypiques, comme la mort, la beauté, l’amnésie, la création, le racisme, ou le sexe. Ou la glande.


Sa simplicité transpire dans ses personnages, drôles et tragiques, au final bien ordinaires. Ils jurent, fument, chantent des airs paillards. Ils se battent, se déchirent et meurent pour un rien dans un monde angoissant. Une des ses sagas reprend des personnages iconiques placés dans un autre contexte temporel ou historique. Van Gogh découvre la guerre de 14-18. Il est chargé par des officiers lunaires de dépeindre l’horreur et de découvrir l’origine des mutineries. En tant qu’artiste, bien sûr, on le protège, on l’éloigne du feu. Mais leur incompréhension grandissante le conduise toujours au plus près de la mort, de l’horreur et du néant. La description martiale n’est pas tant clinique, à l’instar d’un Tardi ou d’un Otto Dix dans le domaine de la peinture. Il use et abuse à ma grande joie de métaphores expressionnistes, au sein desquelles les damnés sont des oiseaux, les petites filles jouent au milieu des mourants, les arbres sont des menaces. Toujours simples, ses intrigues se nourrissent d’une prémisse débile pour aboutir directement à une conclusion tragique. Au cours de ces intenses dénouements, le cartoon disparaît tout à fait, et ne subsiste que des personnages traqués et enfermés dans leurs propres contradictions. A l’issue d’incroyables combats contre des chimères, et pour reprendre une de ses phrases qui m’a marqué, les personnages « doivent laisser passer la beauté, pour ne conserver que ce qui est précieux ».


Attention, il sait aussi décrire autre chose que des délires. Le retour à la Terre et Le combat ordinaire sont deux sagas partiellement autobiographiques où un personnage, tantôt photographe, tantôt dessinateur de bd, vit, tout simplement. On s’éloigne légèrement des standards de la bd franco-belge pour vadrouiller librement sur les plates-bandes du roman graphique, ce genre d’origine anglo-saxon synonyme d’innovation narrative, thématique ou graphique. Les doutes des protagonistes font écho aux aveux de Larcenet. Ils craignent les responsabilités. Leurs idoles s’effondrent. La beuh n’a plus le même goût. La page blanche leur pète à la gueule. Leur père les trahit. L’auteur laisse libre cours à des scènes que d’aucuns jugeraient gratuites, pur concentré de contemplation ou instantané de vie quotidienne. Les dialogues sont mordants et justes, et à mon sens, il n’y a jamais de gras. Le cadre dessert parfaitement le propos.


La qualité de ses productions fut récompensée à très juste titre du prix du meilleur Album lors du festival d’Angoulême de 2001 qui, rappelons-le, se décide entre TOUTES les bd au monde au sein de l’année en cours. Autant dire que la concurrence était vaste. Ce médium est aujourd’hui privilégié pour sa facilité d’expression. C’est vrai qu’on trouve de tout dans un bd. Pour citer Larcenet, il ne manque que le son. Selon lui, la bd est une succession d’images dont l’animation s’effectue entre les cases, juste par la force de l’imagination. Un peu comme une projection de photos de souvenirs, dont la suite nous remémore notre vie passée.

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