Un jour, il y a longtemps, mon pseudo littéraire de co bloggueur m’a sorti, je cite, « Baudelaire met Prévert au tapis » et je m’étais jurée de lui faire ravaler sa réplique sans plus de cérémonie qu’un gentil petit « fallait pas me chercher ». Aujourd’hui, il pleut… Et je me rappelle. Barbara. Rappelle-toi Barbara Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là Et tu marchais souriante Épanouie ravie ruisselante Sous la pluie. Vous noterez qu’il n’y a pas de ponctuation… Parce que Prévert ne ponctue pas. Prévert laisse leur propre rythme aux mots et ne les entrave ni de point ni de virgule, il laisse à son lecteur le loisir de donner son ton, sa couleur, sa participation à son appréciation personnelle d’un texte dont chaque partie a été savamment choisie. De toi à moi, Phil, on ne compare pas une baleine à un éléphant, c’est pas la même viande, gravillons ou pas.

Baudelaire est un poète lyrique, parfois difficile à comprendre, idéalement inaccessible… Baudelaire est un romantique, un homme de Littérature, une Bête dans son domaine et un dieu pour nous autres amateurs de ce que j’appelle la « presque perfection ». Prévert, au contraire, est un poète populaire, accessible, familier, humain. Prévert est bien plus humain que Baudelaire, d’ailleurs, en ce sens où il exprime ses maux avec d’autres mots. Compréhensibles.

Jacques Prévert a été connu avec son premier recueil, Paroles, un monument, et se distingue d’emblée par ses tournures familières et ses jeux de mots exceptionnels. Il inspirera Vian dans son absurdité et son lexique. Et c’est un homme de paroles… Le Roi et l’Oiseau, c’est lui. Le Jour se lève, c’est lui. Les Enfants du Paradis, c’est lui. Parce que Prévert, en grand homme de lettres et en homme de paroles, écrit aussi des scénarios et des dialogues.

Là où Baudelaire reconstruit un monde et en dévoile une profondeur inimaginable, Prévert en crée un nouveau et, dans sa grande pertinence et avec beaucoup d’acidité, il s’amuse, il calemboure, il burlesque, il amuse. Et il est juste. Barbara est un monument. Mais pas seulement. A l’époque où la France est plongée dans le désarroi d’une guerre infâme, l’ami J.P. redonne le sourire à ses compatriotes et, plus encore, exprime leur douleur dans la grandeur de mots simples mais de sentiments purs. Non, Prévert ne pleure pas sur des amants. Non, Prévert n’a pas sa femme. Non, Prévert ne parle pas beaucoup d’amour. Mais Prévert, sans être romantique, est un être humain à part entière qui transcende dans une simplicité qui va si loin qu’elle en dénude tout.

Et puis cette histoire de ponctuation… Cette espèce de liberté folle des mots qui s’entrelacent en un rythme presque implacable mais pourtant pas imposé… Personne ne peut lutter. Prévert, rythmiquement parlant, chope Baudelaire à la gorge et l’écrase sur le sol.

Le tendre & dangereux visage de l’Amour.

Le tendre et dangereux
visage de l’amour
m’est apparu un soir
après un trop long jour
C’était peut-être un archer
avec son arc
ou bien un musicien
avec sa harpe
Je ne sais plus
Je ne sais rien
Tout ce que je sais
c’est qu’il m’a blessée
peut-être avec une flèche
peut-être avec une chanson
Tout ce que je sais
c’est qu’il m’a blessée
blessée au coeur
et pour toujours
Brûlante trop brûlante
blessure de l’amour.

Alors, non, désolée, Baudelaire ne met pas Prévert au tapis. Je ne crois pas non. Ils ne jouent pas dans la même cour, pas à la même époque… Et je ne laisserais pas le romantique et talentueux Charles faire de l’ombre à ce génie qu’était Prévert. Ce serait tout simplement indécent… Comme si on comparait Corneille à Vian, en somme. Merde.

Publicités