Des fois, je m’interroge, ça m’arrive. Je suis le genre de personne trop pragmatique qui cherche une logique à tout. Une logique, tout simplement, ou un sens. J’arrive plus ou moins à trouver une explication à tout, même à l’absurde, comme si le monde n’était jamais qu’un grand puzzle dont je m’évertuerais à imbriquer toutes les pièces pour lui donner un sens. Ce serait simple si c’était aussi facile que ça. Au final, je vois ma vie comme une très longue équation dont toutes les formules amènent à un équilibre relatif dont le résultat serait la personne que je suis aujourd’hui. Alors, des fois, c’est vrai, je m’interroge. Je m’imagine trente secondes dans l’Effet Papillon et je réfléchis, un peu, à ce que j’aurais pu changer. Il y a des actes majeurs, des moments dans ma vie qui m’ont vraiment marquée, dans la douleur ou dans l’indifférence, et, nécessairement, ces moments-là, je me demande parfois comment aurait été ma vie si j’avais changé ne serait-ce que l’un de mes gestes ou l’une de mes paroles. Il y a des choix, aussi, que j’ai fait, des trucs un peu importants qui ont nécessairement eu une incidence dans mon quotidien. Je m’amuse aussi, parfois, à me demander comment aurait été ma vie si j’avais fait l’autre choix. Avec autant de ramifications possibles que de secondes dans une vingtaine d’années, l’exercice devient rapidement vertigineux.

Mais imaginons-nous l’espace d’un article comment aurait pu être une journée sans certaines de nos petites boulettes. Par exemple, si lundi, au lieu de boire un verre de crémant, j’avais décidé de regarder le planning de mes examens, nécessairement, j’aurais su que ma première épreuve était à 8heures et non à 8heures et demie comme j’en étais persuadée. Je me serais levée dès mon réveil, j’aurais eu le temps de me réveiller, je serais arrivée en forme en examen, je n’aurais pas fait une erreur de lecture qui me conduira directement au hors sujet donc à la note minus dix. C’est vrai. Si j’avais pris la peine de me demander pourquoi j’avais soudainement mal à la cuisse pas plus tard qu’il y a une heure, j’aurais remarqué que j’avais posé ma clope sur ladite cuisse et ça m’aurait évité de faire un trou dans mon pantalon de pyjama préféré. C’est vrai. Si j’avais eu la présence d’esprit je demander à utiliser la perceuse, je n’aurais pas un putain de trou dans le mur de ma cuisine à cause du clou que j’ai essayé de planter dans le plâtre afin d’accrocher la queue de chien qui me sert de porte torchon. C’est pas faux. Si j’avais eu l’idée systématique de poser le cendrier à mes pieds à chaque fois que j’ai eu fini de l’utiliser, je ne l’aurais pas renversé autant de fois sur le canapé. Exactement.

Sauf que. Pour le cendrier, en le mettant à mes pieds, me connaissant, vous pouvez être sûrs que j’aurais mis un coup dedans et qu’il aurait volé à travers la pièce un nombre incalculable de fois. Pour le pyjama, sans la douleur, j’aurais fini par foutre le feu au canapé. Pour l’examen, j’aurais littéralement omis de me lever car, angoissée, j’aurais mis le réveil plus tôt et je ne l’aurais pas entendu. Quant à la perceuse, je vous laisse imaginer les dégâts que pourrait faire un tel appareil entre mes mains.

Il y a plein d’erreurs qui font qui je suis et pleins d’autres qui font ceux qui me côtoient. Je ne connais ma colocataire que parce que, un soir, l’un de mes voisins a eu l’idée d’inviter sa copine et de forniquer toute la nuit, me faisant définitivement quitter la résidence universitaire. Je ne connais Shida que parce qu’il n’a pas été foutu de trouver un logement correct à Paris. Je ne connais mon co-bloggueur que parce que nos orgueils communs nous ont poussés à nous affronter. Je ne vous parle pas du nombre incroyable de personnes qui ne sont en vie que parce que leurs parents n’ont pas été foutus d’utiliser correctement un moyen de contraception efficace. Je n’imagine pas ce que serait le monde sans ces enchaînements d’erreur qui font qu’aujourd’hui, je suis coincée entre le spleen et l’optimisme.

Il y a pleins d’erreurs qui sont entachés d’un fond de victoire, c’est ce qui fait que l’Echec est supportable et qu’on est à peu près capable de ne pas se présenter à coups de « Bonjour, je m’appelle grosse merde, enchantée ». Alors, ouais, je suis un peu mélancolique aujourd’hui mais j’ai écrit un jour, dans le manuscrit sur lequel je travaille, que si on avait eu le choix on se serait tous tué à notre façon, sans réaliser que le choix on l’avait depuis le début. Je suis une putain d’équation pleines d’erreurs et d’incohérences, de choix et d’échecs, mais je le vis plutôt bien. Et puis avec des si, on mettrait un string à Phil et, ça, je ne le supporterais pas.

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