Je n’aime pas m’engager politiquement. Mais vous savez ce que j’aime encore moins? Qu’on me prenne pour un con. Et vous savez ce que je déteste encore plus? Qu’on me dise quoi penser. On y est : j’aime pas les syndicats. Je sais, ça va vous paraître brutal. Non pas que je nie leur utilité, leur rôle fédérateur et vital, ainsi que leur influence positive dans le passé, mais je n’aime pas ce qu’ils sont devenus. Un exemple : tous les avions sont cloués au sol, les représentants syndicaux à la SNCF n’en ont rien à faire, quitte à paralyser le pays, ils maintiennent la grève. Mais où est la conscience collective? Leur vision ne s’arrête-t-elle donc qu’au bout de leur nez? Ils prétendent le contraire bien entendu, défendant des acquis qui les dépasse, tant physiquement que temporellement, mais en somme, la conscience collective, la vraie, celle qui se rapproche presque d’un patriotisme du cœur, solidaire, cet authentique syndicat social conscient et visionnaire a disparu. A-t-il jamais existé? Je le pense.

Cette entrée en matière est peut-être trop incisive, mais je dois avouer que j’ai les boules. Reprenons à zéro. Lundi matin, je me rend sur le campus, pas encore très frais et dispo, avec pour seule ambition un coma de deux bonnes heures. Je marche donc tranquillement vers l’université Stendhal – aka Bagdad – lorsque soudain surgissent sournoisement deux individus fort louches : des syndicalistes. L’un bosse pour le compte de l’UNEF – syndicat étudiant de gauche -, l’autre pour la CNT – Confédération Nationale du Travail. Par une habile manœuvre, j’esquive le premier qui me lance un regard mi désespéré mi accusateur, mais je ne parviens pas à éviter la collision avec le second. Il faut dire aussi qu’il me prend par surprise avec un perfide « nous appelons à ne pas voter ». Bim. Je m’y attendais pas. Je prend donc son tract et entame la lecture en marchant vers ma salle de cours. Je vous en donne un rapide résumé. En titre : « Agir au lieu d’élire ! ». Ensuite, « élire des représentants à ces conseils – élections pour les conseils d’université – c’est signer un chèque en blanc à une poignée d’individus pour décider à notre place ». Puis « Les élus […] essaient de nous empêcher de parler en prétendant être seul représentant légitimes de tous ». Je vous passerai certains détails inutiles, mais je ne peux m’empêcher de vous citer la fin : « Pour des résultats concrets, la lutte et la SYNDICALISATION ! L’essentiel n’est pas de voter, mais de lutter toutes et tous ensemble ».

Voilà… Donc en résumé, voter c’est mal. On élit des gens qui sont censés nous représenter? Quoi? Mais c’est un scandale, ce n’est pas la démocratie ça! Les élus sont d’ailleurs tous des hommes avides de pouvoir, cherchant à tout prix à le détourner à leur profit (surtout les étudiants, cette espèce sournoise). Mais je me posais la question : c’est quoi la « lutte »? Nan parce que si on est plus sensé voter, comment fait on valoir notre opinion? Pour voter une loi on entre à 10000 au Parlement? 60 millions même, sinon c’est pas de la démocratie. Voter à gauche, je veux bien, croire encore à la lutte des classes, à la rigueur, mais déblatérer de telles conneries, c’est pas humain.

Mais vous vous dites surement que prendre l’exemple d’un groupe anarchosyndicaliste, c’est un peu enfoncer une porte ouverte. Mais rassurez-vous, l’action est en deux temps. J’arrive donc en cours, décidé à expliquer les raisons de mon ulcère à ma coblogueuse. C’est là que débarque un représentant du groupe Bouge Ton Campus en liste pour les élections. Il fait son speech, j’ai pas vraiment écouté, mais je retiens qu’ils se disent apolitiques, et ça, ça fait du bien. Mais voilà, l’ai le vice-président de l’UNEF dans ma classe. Hé oui. Politique oblige, nous avons tous droit à un contre speech – même la prof qui n’avait rien demandé, la pauvre – foncièrement véhément, partial et agressif. Oubliez l’adjectif « apolitique » utilisé plus haut, notre ami nous explique, marteau au poing et serpe planquée dans le pantalon, que ces gens ne sont rien d’autre que des « gogols », une véritable « mafia » aux pratiques douteuses qui cherche à, je cite, « simplanter dans nos facs ».

Voilà donc comment la gauche modérée nous apprend la modération. Pourquoi s’embêter avec le respect? La démocratie, c’est voter à gauche. Parce qu’au fond, c’est rassurant de croire aveuglément en des schémas politiques étroits, c’est rassurant de les prôner envers et contre tous, c’est rassurant de se laisser porter par l’esprit collectif, c’est rassurant de ne pas écouter les contre arguments, de ne pas respecter la contradiction, de la diaboliser même. Car oui, cette même personne – qui sait que je ne suis pas très à gauche – m’a un jour lancé une réplique pleine d’ouverture et d’intelligence en réponse à l’un de mes arguments : « de toute façon tu votes FN ». Malheureusement pour lui, je voterais plus pour DSK que Sarkozy, et je me sers d’une photo de Le Pen pour purger mes intestins les lendemains de soirées. Quel dommage, ça aurait été tellement plus simple de me mettre dans une petite case. Mais vois-tu, cher syndicaliste, le monde est plus compliqué que ça, et ton discours me donne la gerbe. Mai 68 est fini. Dorénavant, il va falloir combattre pour que notre société survive, pas pour conserver nos acquis sociaux. Et maintenant, essaie de te trouver une véritable identité plutôt que de coller au canon du syndicaliste frustré, aussi puant que paumé.

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