Je me rappelle, quand je suis arrivée en droit, petite élève fan de Philo, j’ai très vite fait une crise de manque… Ouais, une crise de manque de Philo, si si, c’est possible… Nécessairement, en bonne psychopathe, je me suis ruée vers ma bibliothèque et j’ai relu Sartre, Kant, Nietzsche, Descartes, Platon, etc. Et puis je n’ai plus eu le temps… Ce n’était pas vraiment ma faute, je suis en double licence, le travail demandé ne me laissait guère le temps d’écrire et de philosopher… L’écriture m’étant nécessaire, j’ai forcément dû délaisser les philosophes. Malgré cette résignation presque inconsciente, la philo n’a cessé de me manquer, c’était une sorte de besoin viscéral chez moi que d’essayer de tout articuler en réflexion cohérente et versatile pour servir des théories toutes plus décalées les unes que les autres… Je n’ai pas cessé d’essayer de trouver des formes de logique, même en Droit, et Chester sait à quel point la démarche est suicidaire… Une partie de moi a refusé de se résigner à cet abandon pur et simple de la seule matière qui m’ait jamais faite vibrer. Et puis, un jour, j’ai débarqué en amphi de Droit Pénal et ma vie de juriste a eu un coup de fiat lux. Le Droit Pénal, en dehors de sa rigidité toute caractéristique, est une matière profondément philosophique. Eh ouais, ya pas de miracle, c’est pas pour rien que, publiciste, je me réoriente pour devenir une psychorigide petite pénaliste. Parce que Philo. Philo, philo, philo…

Perplexe? Il ne faut pas…

Le droit pénal, de part son profond impact sur la vie des sujets de droit, a été influencé par les divers courants philosophiques qui ont fait l’Histoire de la Culture Française, de la Pensée Française. Si je vous dis « Lumières », ça vous parle? Ne souhaitant pas vous insulter, je prendrais votre incapacité à me répondre présentement pour un oui. Alors parlons des Lumières…

Le siècle des Lumières, le XVIII, l’envie de reconsidérer l’Humanité, de faire plus fort encore que les Humanistes du XVème… Voltaire & Candide, Rousseau & le Contrat Social, Montesquieu et l’Encyclopédie… On parle pouvoir, on cherche des idéaux à sauver, on condamne l’obscurantisme et on essaye de redonner de l’humanité à un système de hiérarchie chaotique. Forcément, devant une telle remise en cause de tout ce qu’était le monde depuis des siècles, mon très cher droit pénal s’est vu transformé. On parle de la réforme du XVIII/XIX. A l’aube de la révolution, le pouvoir de punir a changé.

Jusqu’aux années 1770, le criminel était le supplicié, on punissait l’intensité de son crime par un châtiment inhumain et dégradant… Ceux qui étaient punis faisaient horreur sur la place publique, démembrés, écartelés, brûlés, brisés… A l’opposé, on vivait dans un monde à la Justice erronée, un monde de privilèges et de silences, où certains illégalismes étaient tolérés, acceptés, monnaie courante d’une société qui n’évoluait pas. C’est là que sont arrivés tous nos philosophes qui font la fierté de notre pays pour tenter de rétablir la Justice et essayer de soigner cette société. Le propos autour de ça pourrait me prendre des pages et des pages aussi vais-je tâcher de vous parler d’un seul point, de cibler un peu mon sujet pour essayer de vous intéresser.

Alors je vais vous parler du positivisme et de ses dérivés… Le positivisme est un courant de pensée en pénal, initié par Lombroso au XVIII. C’est une théorie qui se base sur le déterminisme et Chester sait que je déteste cet aspect de la philosophie. Le déterminisme, c’est la mort du libre arbitre et l’acceptation théorique du fait que l’Homme n’est jamais que la parfaite expression de ce qu’il est sensé être. Il est ce que ses gènes sont. Partant de ce principe et dans le but de protéger la société des crimes les plus horribles, on peut comprendre que, rapidement, les bien pensants ont essayé de trouver un moyen pour débusquer les « désaxés » avant qu’ils ne commettent leurs méfaits. L’idée de Lombroso est donc la suivante : le criminel n’est pas criminel parce qu’il fait le choix de l’être, il n’est pas criminel, il nait criminel. S’en suit alors une réflexion complexe autour du « Criminel Né » qu’il expose à la perfection dans L’Uomo deliquente.

Lombroso défend l’idée de l’existence d’un gène criminel aussi le criminel doit-il non pas être puni mais soigné… Ce constat se retrouve encore aujourd’hui à propos des mesures de sûreté et autres réflexions autour du vide juridique que souffre le Monde à propos des délinquants pathologiques comme les pédophiles… Cependant, et vous vous en doutez, à l’époque, la science ne permettait pas encore (et de loin) la démonstration scientifique d’un tel propos… On peut penser ce qu’on veut de l’idée de Lombroso, je lui trouve personnellement un intérêt particulier, mais il faut aussi s’intéresser aux dérivés de cette pensée.

A la fin du XVIII, dans les années 1790, apparaît alors Degas. Degas, philosophe et artiste, s’intéresse alors à la morphologie des criminels. Comme à l’époque de la chasse aux sorcières, on cherche des distinctions physiques permettant de reconnaître le Criminel, on appelle ça la physionomie du criminel. Croquis, schéma, dessins, tout est bon pour créer le portrait robot de l’Homme du Mal qu’il faut arrêter avant qu’il ne commette l’irréparable. L’arrêter pour protéger la société et le préserver de lui-même. On rejette les supplices du moyen-âge et on s’intéresse enfin à une forme de prévention, quand bien même celle-ci est bancale. Alors qu’une réforme se fait autour du droit de punir et de la sanction pénale quant à son impact sociétal, certains – comme Degas et Lombroso – s’intéressent à la prévention humaine.

Et les grands penseurs ne sont pas sans procession, n’est-ce pas? Gall débarque sur le devant de la scène avec la phrénologie… La phrénologie, c’est l’étude des crânes criminels, l’idée même que le criminel est criminel à cause d’une malformation de son cerveau, d’un problème inhérent aux circonvolutions de son cortex cérébral… Révolutionnaire, n’est-ce pas? La pathologie dans les déviances les plus extrêmes commence à être acceptée, on ne parle plus d’enfant du Diable mais d’Homme malade. L’Humanité trouve enfin sa place dans l’Horreur du crime.

Cependant, le problème de ces théories, c’est la généralité imprécise… C’est le risque d’accabler une personne normale… Même une personne malade, me direz-vous… Prenez un dément (dans son terme juridique), envoyez le dans un établissement psychiatrique par décision préfectorale et laissez-le interné pour protéger la société et le préserver de lui-même. Cet homme n’a rien fait si ce n’est de souffrir d’une pathologie qui lui est propre, il a, certes, des tendances violentes, mais n’a jamais fait le moindre tort à qui que ce soit… Et cet homme est interné, sans savoir théoriquement quand il sera de nouveau jugé apte à réintégrer la société. Aurait-il commis un crime si on n’avait pas pris cette mesure? Peut-être. Peut-on en être sûr? Non.

Le XVIII, c’est l’Humanité pour mesure de la peine, c’est la reconsidération de la Justice, c’est l’envie de faire évoluer une société immobile depuis trop longtemps… Le XVIII, c’est une réflexion humaine, même sur le pire des Hommes. Quelque part, le déterminisme m’a toujours fait peur, il refuse le droit à l’Homme d’être Lui, d’être non pas ce que ses gènes lui dictent mais le résultat de ses choix… Sauf que, peut-être, ses choix ne sont-ils que l’expression d’un système logique qui lui est directement imposé par son cortex cérébral, lui-même déterminé par ses gènes… Et si nous n’étions que des machines un peu pensantes, un peu imparfaites? Et si à l’inverse, nous étions parfaitement libres? Et le mal? Et le bien? Trop de réflexion tue la réflexion, mais j’aime cette pensée sur le positivisme pour sa reconnaissance des entraves dont peuvent être entachés nos choix et du rejet de la diabolisation du mal. J’aime, intellectuellement parlant, que l’on reconsidère l’Homme, même le criminel.

Parce que même le plus bas et le plus stupides des Hommes reste un Homme. Et que la Justice est la même pour tous, juste et mesurée, proportionnée, logique et – je l’espère – efficace.

Publicités