I’m not dead. Ça, c’est dit, maintenant passons aux choses sérieuses. J’ai envie de faire les choses en grand mais avec un minimaliste. Oui, je me sens d’humeur paradoxale, ça tombe bien, pas vrai?

Rappelez-vous, le minimalisme, je vous en ai déjà parlé… Avec Chuck Palahniuk… C’est ce style littéraire qui consiste à utiliser un champ lexical simple, se servir de tournures abordables, choisir des mots courants, familiers voire vulgaire, le tout pour atteindre au mieux son lecteur. Je vous avais dit que l’ami Palahniuk faisait ça très bien et il est évidemment impossible de le nier… Mais Palahniuk, c’est un jeune, c’est la nouvelle génération, c’est le mec qui s’inspire de grands pour faire un truc loin d’être dégueulasse… Parce que LE minimaliste de l’histoire, L’écrivain à l’origine de tout ça… Ce Monsieur, c’est Jerome David Salinger. Paix à son âme. Désormais œuvre de postérité puisque mort cette année, Salinger est un des pionniers de la littérature contemporaine et du minimalisme. Et quand on parle de Salinger, on parle de l’Attrape-cœurs. C’est inévitable…

L’Attrape-cœurs, c’est l’histoire d’une lente descente aux Enfers. C’est l’histoire d’une fugue, celle d’Holden, un garçon de la bourgeoisie new-yorkaise chassé de son collège juste avant Noël, un garçon qui n’ose pas rentrer chez lui de peur de se confronter à ses parents. Alors il fuit, il erre, il vagabonde, il naïve, il crédule et il se brise contre ce monde hostile et corrompu dans lequel il ne sait pas comment vivre. C’est l’histoire de trois jours de vagabondage, d’errance, d’aventures étranges et tordues, pleines d’émotion, de violence, d’absurdité, d’incertitude et d’anxiété. Sa psyché se tort et se distord, il est perdu. Holden n’est jamais qu’un gosse qui ne sait plus où il en est et n’a jamais su où il va. Il nous raconte son passé, ces gens qu’il a rencontrés, ces gens qui ont fait son histoire… Il nous raconte son chemin, ses pavés de bonnes intentions qu’il a foulé… Il nous refuse, par la suite, son présent. Il sombre, petit à petit, sans vraiment le comprendre. Holden, c’est l’anti-héros, la tâche, le comble, le vrai…

Les thèmes abordés dans le manuscrit sont multiples… On parle de l’adolescence, du monde qui se barre, on parle de prostitution, de décrochage scolaire, de la sexualité… On parle de choses sales et d’autres, plus humaines. Ces choses, particulières, sont toutes vues au travers du regard du narrateur : Holden. Ce garçon a un caractère particulier… Vraiment. Dès les premières lignes du livre, il se met à part, se diffère de ses camarades et nous décrit ses névroses. Il n’est pas normal. Ses émotions l’effraient, « elles le tuent », & les autres le dégoutent. Il ne comprend ni les gens, ni le monde, se focalise sur des évènements anodins pour occulter les choses importantes qui pourraient le toucher. Il fuit les gens et se fuit lui-même dans le chaos qui lui sert de boîte crânienne… Son rapport à la sexualité en est un exemple flagrant, on le voit avec le passage de la prostituée ou avec celui du professeur… Le sexe le fascine, l’obsède et, en même temps, le terrifie… Je le vois bien atteint de satyriasis (pendant masculin de la nymphomanie), mais ce n’est jamais qu’une interprétation libre du personnage.

Pour ce qui est du style du livre, on touche précisément à l’essence même du minimalisme. Le ton est parlé, bâclé, on trouve des éclats de vulgarités, des tics de langage, d’expressions familières toutes faites. Le style est décalé, un peu absurde, définitivement divertissant. C’est Holden qui nous parle, qui nous raconte quelque chose… Enfin, « nous », je m’avance et vous perd. Il dit « vous »… Mais on réalise finalement que jamais il ne s’est adressé à nous, rappelez-vous, il ne nous aime pas. Il ne nous comprend pas. L’impression générale est celle d’une transcription papier d’un enregistrement audio… J’aime beaucoup le ton déluré, cassé, de l’œuvre, avec des comparaisons étranges, des images pour le moins inattendues… Un travail d’orfèvre qui m’a toujours impressionnée et inspirée. Il y a quelque chose de cruel dans ce choix stylistique, une forme d’humour en contraste avec la chute d’Holden, un truc à la fois délicieux et aigre-doux que j’aime beaucoup.

« L’homme qui tombe, rien ne lui permet de sentir qu’il touche le fond. Il tombe et il ne cesse pas de tomber. C’est ce qui arrive aux hommes qui, à un moment ou à un autre durant leur vie, étaient à la recherche de quelque chose que leur environnement ne pouvait leur procurer. Du moins voilà ce qu’ils pensaient. Alors ils ont abandonné leurs recherches. Avant même d’avoir vraiment commencé. »
– L’attrape-Coeurs –

Il y a des gens que ce roman touchera et d’autres pas, j’en ai parfaitement conscience, mais il a l’avantage de se lire très bien et de transpirer le génie… Il faut savoir que l’Attrape-cœurs a été sujet à controverse et polémique, a été censuré aux USA… Salinger est peut-être mort, mais je vous assure que ses mots vibrent toujours. N’hésitez pas à vous le procurer, on le trouve en format poche dans n’importe quelle librairie ou en bibliothèque ou chez moi… Vous m’aurez comprise.

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