J’avais beaucoup entendu parler de Thomas Mann, mais jamais lu une de ses œuvres. En plus, Herman Hesse – aka Dieu – était un de ses proches. Il a donc fallu attendre qu’on m’offre Tonio Kröger pour que je puisse juger du génie du Nobel. Et on peut dire que pour une œuvre écrite à 28 ans, c’est une sacré œuvre!

Bon, Thomas Mann est un écrivain allemand, Nobel de littérature en 1929. Un des écrivains majeurs de sa génération donc. J’ai une connaissance trop limité de l’auteur pour pouvoir parler par moi-même. God Bless wikipédia. « l est l’une des figures les plus éminentes de la littérature européenne de la première moitié du XXe siècle et est considéré comme un grand écrivain moderne de la décadence. Rompant peu à peu avec les formes littéraires traditionnelles, ses ouvrages comprenant romans, nouvelles et essais, font appel au domaine des sciences humaines, de l’histoire, de la philosophie, de la politique et de l’analyse littéraire pour produire une image du siècle et de ses bouleversements. Son œuvre, centrée sur l’étude des rapports entre l’individu et la société, oppose généralement la spiritualité, la rigueur du travail intellectuel et le culte de l’action. »

Tonio Kröger est un roman largement autobiographique, assez court, publié en 1903 mettant en scène Tonio, un jeune bourgeois né d’un père allemand et d’une mère bohémienne. Ses racines métissées vont produire chez lui un conflit existentiel profond et tumultueux, opposant ses composantes allemandes – mélancolie, rigueur, codes – à ses composantes latines – fougue, passion, créativité. Une première partie relate son enfance et l’émergence de sa personnalité, de ses questionnements. Une seconde renvoie à sa vie d’adulte, ses expériences et le cheminement de ses angoisses existentielles. Cette articulation en diptyque est d’ailleurs assez original, puisque la première parte montre comment Tonio s’extrait de ses racines, tandis que la seconde raconte son voyage à la redécouverte de ces mêmes racines. Comme tout problème qui appelle réponse, Tonio va revivre ses difficultés, être à nouveau confronté à ses démons pour pouvoir s’en défaire.

Mais au delà du roman biographique et existentialiste, l’auteur nous livre une véritable réflexion personnelle sur la place de l’artiste. Cette question semble beaucoup perturber les allemands. Mais si Hermann Hesse développait l’opposition entre l’intellectuel et l’artiste – il faut absolument lire Narcisse et Goldmund -, Thomas Mann s’attaque ici à l’opposition entre le bourgeois (l’homme lambda) et l’artiste. Car l’art n’est-il pas finalement futile? Quel intérêt y a-t-il a connaître la souffrance du créateur? Tonio méprise tant le bourgeois que l’artiste. Il ne parvient à trouver sa place, idéalisant la création et enviant l’homme qui ne se soucie que de vivre sa vie sans donner de voie à son existence. Mais à force d’intellectualiser sa démarche d’artiste mélancolique, il retombe dans les travers bourgeois. Il y a un passage magique que je ne peux m’empêcher de vous citer (après un long discours existentiel auprès d’une amie artiste, Tonio demande une réponse) :

« je vous ai bien écouté, Tonio, du commencement à la fin, et je veux vous donner une réponse qui convient à tout ce que vous venez de me dire, et qui est la solution du problème qui vous a tant tourmenté. Eh bien donc ! La solution c’est que, tel que vous voilà, vous êtes tout bonnement un bourgeois. » Et bim. Bref, je ne m’étendrais pas plus que ça sur le contenu des réflexions névrosées de notre héros. Au final, l’auteur ne donne d’ailleurs pas de réponse. Tonio accepte ce déchirement intérieur, non plus comme une malédiction ou un fardeau, mais plutôt comme un fait inéluctable, riche et fédonc. « Ne blâmez pas cet amour, il est bon et fécond. Il est fait d’aspirations douloureuses, de mélancolique envie, d’un petit peu de dédain, et d’une très chaste félicité. »

Amen.

En bref, c’est un roman à l’allemande, intellectualisé à souhait, mais non dénué d’émotion. Sans prétention, l’œuvre dans son ensemble présente une certaine vérité, une vérité de la vie, une vérité d l’homme. Le genre de roman qui vous fait réfléchir, grandir, mais pas dans une simple optique de connaissance théorique et rhétorique, mais bien dans une optique universalisée et universalisante.

Je terminerais avec un court passage, cri de détresse, ode amoureuse à la création et sa souffrance :

« Et il pensa aux aventures désordonnées des sens, des nerfs et de la pensée qu’il avait vécues ; il se vit dévoré par l’ironie et la réflexion, vidé et paralysé par la connaissance, à demi consumé par la fièvre et les frissons de l’activité créatrice, sans consistance et tiraillé, au milieu des tourments de conscience, entre les tendances les plus extrêmes, entre la sainteté et la sensualité, raffiné, appauvri, épuisé d’exaltations froides et facticement provoquées, égaré, ravagé, torturé, malade – et il sanglota de repentir et de nostalgie.

Autour de lui tout était silencieux et sombre. Mais d’en bas lui parvenait, assourdi et berceur, le rythme à trois temps, doux et vulgaire, de la vie. »

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