Dans ma lancée littéraire, pour répondre a la demande d’un de nos lecteurs et pour faire plaisir a ma coblogueuse, un autre roman. Dans un registre tout à fait différent cette fois, celui du journal intime et de la science fiction (sans guerre des étoiles et expériences eugénistes, rassurez vous). Peut-être certains d’entre vous connaissent Des Fleurs Pour Algernon, de Daniel Keyes. Si ce n’est pas le cas, rien n’est perdu, vous avez encore une chance de ne pas rater votre vie. Le bonhomme est un chercheur en psychologie et auteur de seulement trois ouvrages. Je m’arrêterais là sur sa vie, je n’ai que peu d’informations et le monde contemporain est trop peu romanesque pour s’y attarder plus que de nécessaire.

L’ouvrage relate une expérience scientifique réalisée sur un attardé mental – Charlie – ayant pour but de le rendre intelligent, et aux yeux des docteurs, plus proche du standard de « l’humain ». A travers ce voyage cognitif, le lecteur voit l’intelligence de Charlie décupler, avec toutes les conséquences d’un tel changement. Peu à peu dégouté de son ancienne vie, le cobaye fait l’expérience de l’arrogance, de la solitude, de l’amour et de la désillusion. La réussite de l’expérience va au delà de tout ce qui était escompté : rapidement, Charlie apprend les langues à une vitesse inhumaine, devient plus intelligent que ses médecins, manipulant mieux certains concepts abstraits que les spécialistes en la matière, et va jusqu’à composer un concerto pour piano après quelques semaines d’apprentissage. Mais cet ascension trop rapide va le confronter à lui-même, à ses deux personnalités, ses deux vies : celle d’un arriéré mental qui se sentait entouré et aimé, et celle d’un génie incompris, désabusé et profondément seul. Et c’est à l’apogée de cette remise en cause existentialiste que se produit l’inévitable : Algernon, la souris qui fut le cobaye de l’expérience avant lui, voit ses capacités anormalement développées décliner. C’est alors le récit de la lente descente aux enfers, de la perte du savoir, la peur de l’oubli, l’expérience douloureuse de la pitié.

Je citerais la phrase de Jacques Sadoul à propos de ce récit : « C’est là une œuvre d’une poignante beauté, un récit humain et désespéré ». Un récit humain… Oui, car cette œuvre pousse très loin la réflexion sur l’Humanité. Au final, Charlie se trouve être aussi peu humain – selon les standards scientifiques ou sociaux – en tant qu’arriéré qu’en tant que génie. Quel est le poids réel de l’amitié? Est-ce que c’est notre intelligence qui définit notre humanité? L’intelligence nous permet cette d’évoluer et de créer la beauté, mais cette recherche n’est-elle pas purement artificielle?

A l’apogée de son QI, Charlie prend finalement la place de ceux qui le considéraient comme un semi humain, se faisant l’apôtre solitaire et incompris de l’arrogance et du mépris.

Mais l’incroyable puissance de ce récit et sa beauté tragique ne résident pas uniquement dans son fond. Cette puissance ne pourrait atteindre un tel degré sans l’originalité de la forme employée. En effet, l’utilisation du journal permet de créer cette intimité entre Charlie et le lecteur. Comment ne pas s’émouvoir devant la fragilité et la naïveté du Charlie arriéré? Peu à peu, alors que son intelligence grandit, les mots prennent un sens, les phrases s’enchaînent et ébauchent l’esquisse de la raison et de la réflexion. L’homme parvient à mettre des mots sur ses pensées et émotions, à développer un style dénué de fautes et de maladresses. Mais c’est lorsque vient l’ère du déclin que le tragique taille son trône. Les phrases perdent leur cohérence, les mots se délient, criblés de fautes, Charlie oublie, ne comprends plus, sombre sans s’en rendre compte, dans l’indifférence la plus totale. Rien n’est capable de le sauver, pas même la relation intime qu’il avait développé avec sa professeur de piano. Retombant dans le néant, l’homme qu’il était devenu se disloque et s’évapore, sans laisser de traces.

C’est certainement le récit le plus sincère, tragique, beau et profondément humain qu’il m’ait été donné de lire. Et je pèse ici mes mots. Loin de tout artifice, l’œuvre apparaît comme une réalité universelle renvoyant l’homme tant à ses chimères qu’à ses limites, pour toucher à la racine même du sens de notre existence, et de la finalité de nos émotions, poussant le lecteur de manière douce et poignante, à effectuer une vaste introspection sur ce qui fait de nous des humains

Publicités