Après 5 ans d’absence, je suis retourné au théâtre. Ma coblogueuse aura sûrement du mal à pardonner cette offense faite à cette branche majeure de l’art, mais j’avoue n’avoir jamais vraiment accroché aux jeux et codes des spectacles sur planches. J’ai donc pu assister à la représentation de la pièce Madame de Sade dans mon patelin paumé. Et il faut bien dire que j’ai été plutôt charmé, ce qui m’amène à reconsidérer en profondeur mon appréciation du théâtre.

La pièce de Yukio Mishima a remporté en 2009 le Molière des meilleurs costumes. Et d’un point de vue esthétique et de créativité, rien à redire, on en a pour notre argent. Les robes sont en réalités cerclées d’une armature en fer, leur donnant des formes incongrues reflétant la personnalité de leur porteuse : la rondeur pour la bonne pieuse potache, une forme ailée pour la sœur qui est plus que distraite, l’ouverture pour la maîtresse débauchée, et la rigidité pour la mère socialement formatée. Au delà de leur esthétique première, ces montages de fer sur roulettes incarnent divinement bien la prison, la carapace dans laquelle chacune des femmes s’est enfermée. Car cette pièce est en effet articulée autour de la femme, et ce malgré l’omniprésence du marquis de Sade qui n’apparaîtra cependant jamais. Sans qu’il y ait réellement d’histoire articulée autour d’un fil conducteur au sens propre du terme, ces femmes – la femme du marquis de Sade, sa belle-mère, sa belle-soeur, sa maîtresse et accessoirement une connaissance embourgeoisée et exaltée – font l’effet de petits satellites gravitant autour de l’aura du maître.

Il y a d’ailleurs un paradoxe fort : alors que le marquis est physiquement emprisonné, son aura semble encore présente dans l’univers mis en scène, manipulateur et égocentrique, alors que les femmes – en apparence libre – se retrouvent emprisonnées par l’empreinte de l’homme, son influence et ses manigances.

Il est en réalité question de la réalité de la morale et des valeurs, tant leur pertinence que leur existence. Alors que le marquis est tantôt présenté comme un monstre, tantôt comme un martyr, l’ensemble de l’œuvre tend vers sa mystification. Le vice y est ainsi présenté par l’épouse, la soeur et la maîtresse comme une quête de pureté, réinventant les codes et abolissant les frontières entre l’homme et Dieu, tandis qu’il est au contraire présenté comme une voie vers l’enfer par la morale sociale et religieuse de la belle-mère et de la nonne.

Mais au delà du seul vice, c’est la question de l’amour, du plaisir et de la fidélité qui est posée. Peut on aimer sans plaisir? Peut-on trouver du plaisir sans amour? La fidélité est-elle amour ou prison? L’épouse, la belle-sœur et la maîtresse, incarnant ces questionnements de manière absolue, s’affrontent par l’esprit et l’expérience durant toute la scène, tenant de prouver leur bonheur alors que toutes semblent pourtant souffrir d’un manque profond. La marquise finira même par rejeter l’idée de bonheur au profit de la fidélité qui est, plus qu’un choix, un serment fait tant à l’être aimé qu’à soi-même et à Dieu. Choisissant la dureté – mais aussi la sécurité – de l’illusion, elle ne pourra d’ailleurs pas affronter le retour du marquis après 18 ans d’emprisonnement, préférant entrer au couvent pour que le mythe et la sacralisation longuement édifiées ne se fissurent pas.

Mais il ne s’agirait pas d’oublier la trame de fond de la pièce qui porte à elle seule toutes les forces en présence lors de la Révolution. Tandis que Charlotte – la majordome – s’émancipe peu à peu et refuse l’autorité de ses maîtres, la belle-mère incarne la noblesse qui refuse de perdre ses privilèges et ses codes. De même s’affrontent à travers la femme et la maîtresse la puissance écrasante et abrutissante de la moralité, et les appétits et aspirations libertaires dans l’ère du temps. La mort de la maîtresse est à elle seule, par une habile métaphore à la Marianne, le symbole et l’incarnation de la chute des privilèges, offrant son corps et son âme à la foule dans sa folie destructrice, tanguant entre idolâtrie et diabolisation. Ainsi, peu à peu, les dalles de la maison bourgeoise sont descellées et emmenées par le majordome, ne laissant à la fin que l’image d’un temps révolu, à l’image des ces vieux temples délabrés de l’Antiquité.

Bref. Je vous enjoint à vous déplacer pour cette pièce qui m’a redonné goût au théâtre. Au passage, petite anecdote : Yukio Mishima était apparemment tellement imprégné de l’univers de la pièce qu’il s’est suicidé lors d’un rituel à l’âge de 40 ans. Enjoy.

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