Qui ne s’est jamais senti, à la lecture d’un bouquin ou après un bon film, investi de l’atmosphère d’une époque, imprégné d’une culture lointaine, de sa philosophie et de ses coutumes? Les barrières séparant notre propre civilisation et la génération où l’on passe nos tristes jours des âges lointains et de leurs mystères s’effacent, laissant place au rêve d’une autre vie. Et bien c’est le genre de sensation que j’ai vécu après avoir revu pour la énième fois ce film fantastique qu’est Ghost Dog.

L’histoire est celle d’un Samouraï des temps modernes, d’un tueur à gage joué par Forest Whitaker, adepte de la spiritualité japonaise et vivant sur un toit parmi les pigeons, vient à se retourner contre les hommes qui l’emploient : un groupe mafieux en fin de vie. Le film est ponctué de proverbes japonais extrait du Hagakure, Le Livre du Samouraï, nous livrant les préceptes de la Voie du Samouraï, donnant une dimension spirituelle et authentique au film. L’oeuvre s’articule en réalité autour de deux axes : d’une part l’évolution intérieure de Ghost Dog et, d’autre part, le choc issu de la rencontre de l’univers mafieux, de la culture japonaise ancestrale et de la société moderne incarnée dans le Hip Hop.

Pour commencer avec la personnalité de Ghost Dog, la dualité est de mise, pour ne pas dire un paradoxe flagrant entre la spiritualité cultivée du personnage, sa recherche de perfectionnement à travers la Voie du Samouraï et son boulot de tueur à gages pour le compte de la mafia. Certes, l’homme dégage une grande puissance du fait de sa détermination, de sa discipline et de sa quête spirituelle. Mais cette facette s’oppose à celle d’un homme qui n’hésite pas à tuer à des fins illégales, à voler des voitures pour mener à bien ses contrats, ou encore à voler et déshabiller un couple dans la rue afin de se saper correctement pour son dernier baroud d’honneur.

A force de discipline, d’imperméabilité aux influences extérieurs et de self-control, Ghost Dog paraît parfois poser un pied de l’autre côté de la frontière qui sépare l’homme de l’animal. Une partie de lui rejette tant son humanité que celle qui l’entoure : la seule scène qui lui arrachera une émotion sera celle de ses pigeons abattus jonchant le sol. Il est même prêt à tuer des hommes pour venger la mort d’un ours, égal de l’homme selon certaines cultures ancestrales.

Le moment caractéristique de sa tourmente intérieure et de la lutte de ses deux aspects intérieurs est certainement la scène dans le parc où le chien errant, incarnation de son animalité, le toise. C’est le moment de sa rencontre avec Perline, une jeune fille de couleur qui sera l’un des seuls êtres humains avec qui il se liera d’amitié, son enfance incarnant la pureté de l’humanité. Le chien – l’animal – s’en va et laisse place à l’homme. Vers la fin du film, au moment où Ghost Dog a pris la résolution de mener ses intentions vengeresses jusqu’au bout, le chien réapparait, dans les ténèbres, dernière résurgence de son animalité. Le choix est fait, l’homme et l’animal fusionnent pour franchir le rubicon.

Mais l’autre volet du film, et certainement le plus marquant, est la rencontre entre ces cultures diamétralement opposés. Plus que ça, deux d’entre eux – l’univers mafieux et la tradition japonaise ancestrale – sont en réalité les réminiscences d’une époque dépassée, révolue. Le film montre ainsi la tentative désespérée de ces mondes pour leur survie, face à la dure réalité du temps écoulé, d’une ère nouvelle incarnée dans la culture ghetto/Hip Hop de l’Amérique des années 90.

L’absurdité de leur existence est flagrante : personne ne respecte réellement les aspirations spirituelles de Ghost Dog, et personne ne craint plus les vieux mafieux. Les trois parrains, Sony Valerio le hargneux, Ray Vargo le fou et et Old Consigliere l’impotent, sont d’ailleurs passablement ridicules, à la limite de l’absurde. Mais tandis que la Mafia se débat avec son déclin, Ghost Dog ne fait que contempler avec détachement sa propre marginalité, à l’image de la scène dans le parc où il observe de loin les jeunes rappeurs reprenant le titre Ice Cream, dont les paroles – glaces à la vanille, chocolat et citron – renvoient aux préoccupations sociales de notre temps.

Ces univers coexistent, se respectent d’une certaine façon, mais ne peuvent se comprendre. Mais Ghost Dog ne ressent pas le besoin d’être compris, sa voie intérieur est reine et n’a besoin ni d’aval ni de reconnaissance. Il rejette la communication dans son vecteur le plus primordial : la parole. Muet durant la quasi totalité du film, son meilleur ami, vendeur de glace et créole, ne parle pas sa langue, ni ne la comprend. Mais pas besoin des mots, leur amitié repose sur la symétrie de leur solitude : deux hommes en prise avec un monde étranger, à la différence près que le vendeur transpire d’humanité et d’amour de la vie.

Dans sa vengeance, Ghost Dog s’applique à tuer la sphère mafieuse. Après avoir achevé son travail, une époque est morte et la sienne ne peut plus exister. Peut-être la solitude serait trop aigüe pour être supportable. Il affronte ainsi la mort qui se présente à lui, avec détermination, sans lutter pour sa survie dans le pur respect des préceptes qu’il vénère. Le film se termine avec une citation du Hagakure et l’idée que « l’on ne peut revenir à l’esprit d’une époque », et qu’il faut « tirer le meilleur parti de chaque génération ».

Voilà, ce film est touchant et original, la mise en scène est simple mais efficace, le rythme est lent mais pas dénué d’action. J’espère que vous aurez l’occasion et l’envie de voir cette œuvre véritablement originale. Et il ne faudrait pas oublier, pour les amateurs de rap et de bonne musique, que la Bande son est un vrai bijou : entièrement composée par RZA, membre des Wu-Tang Clan, la musique joue ici, plus que sa simple fonction de générateur émotionnel ou de fond musical, un véritable rôle dans le scénario et l’atmosphère. J’ai renoué avec la tradition des longs articles, j’espère ne pas vous avoir perdu en route. En guise de conclusion, je vous poste la musique d’intro – logique? – et thème du film by RZA.

Enjoy

désolé je peux pas résister : je vous met aussi Ice Cream.

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