Je sais pas chez vous, mais chez moi il pleut. Et vous savez quoi. Je n’arrive pas à déprimer. J’ai pourtant écouté et réécouteé la reprise de Ne Me Quitte Pas par Nina Simone, postée hier par ma coblogueuse, mais rien n’y fait. Bref, à force de me passer en boucle le morceau, j’ai pensé à cette phrase de Gainsbourg qui considérait que la Chanson était un art mineur à côté de la Musique. Et par extension j’en suis venu à penser que pour moi, la BD était un art mineur par rapport au Dessin/Peinture. Et c’est là que je me suis rappelé de ce mec fantastique – toute cette longue tirade pour en arriver là – qu’est Enki Bilal. Car s’il y a une exception à la règle énoncée plus haut, c’est bien lui. Aussi torturé dans ses scénarios que dans ses dessins, l’homme va même jusqu’à porter son univers au grand écran et sera de ce fait le sujet de mon article.

L’univers Bilal, ça donne un mélange de science fiction, de société décadente et de trame historique reliée directement aux évènements du Xxème. Ses pages sont parcourues de monstres, de dieux cruels ayant perdu toute beauté, d’humain rendus difformes par la technologie et la civilisation : Bilal semble obsédé par la déshumanisation, la dissolution des repères de la société et des idéaux. Le Mal – avec un grand M – imprègne chaque coin de rue, et habite tous les personnages. La force de Bilal réside en sa capacité à créer un univers incroyablement sombre et glauque, tout en ne personnifiant pas le bien : le héros est ainsi souvent un anti-héros, en prise avec ses propres angoisses, mais portant en lui la lumière qui va pourvoir illuminer son destin.

Dans sa Tétralogie du Monstre, on peut percevoir la force des angoisses de l’auteur : la peur de l’intégrisme religieux, la peur de l’internationalisation des complots, la peur de la guerre civile, la peur de la Peur. Dans une interview, il avouait avoir était particulièrement traumatisé, au delà de ses liens généalogiques, par la guerre des Balkans, sa proximité (2h d’avions de Paris), mais aussi ses origines et les formes particulièrement déshumanisante que l’éradication ethnique prenait. L’homme est particulièrement imprégné de l’Histoire et de son mouvement, considérant la géopolitique comme un élément central de son œuvre. Il avait même ébauché un scénario en 98 (Le Sommeil Du Monstre) où des groupes terroristes s’en prendraient aux symboles de l’Occident tels la Tour Eiffel ou… les Twin Towers…

Mais Bilal, c’est aussi un artiste, un dessinateur sans commune mesure dans le monde de la Bande Dessinée, qu’il va élever au rang d’art à part entière (il est même côté sur le marché de l’Art). Je connais pas assez bien l’œuvre du bonhomme pour prétendre à une vision d’ensemble et très précise. Je sais néanmoins qu’elle peut se décliner en une multitudes de périodes. Bilal a travaillé sur photo : prise de cliché de lieux urbains en évitant tout présence humaine, puis travail direct sur la photo. Il a aussi eu des expériences de peinture sur verre pour réaliser les décors au cinéma des films d’Alain Resnais. Ses débuts ont été me semble-t-il très marqué par la technique des hachurés. Mais dans la quasi totalité des œuvres connues du grand public, l’artiste privilégie la pastel. Il faut d’ailleurs absolument voir ses portraits (achetez comme moi le Nouvel État des Stocks), notamment pour les affiches de films.

Bref, tout ça pour dire que son travail à la pastel est incroyable. Bilal est capable de travailler des contrastes très forts, des dessins très propres comme d’autres plus confus, où les hommes et les femmes semblent pris dans un tourbillon, évanescents. Ses hommes sont virils et durs, mais en même temps tellement fragiles. Ses femmes respirent la sensualité, tout en elle émane la délicatesse et pourtant elles font souvent figure de femmes fortes voire fatales. L’œuvre de Bilal dans son ensemble ressemble à un vaste tableau où bien et mal, futur et passé, hommes et femmes, beauté tragique et noirceur décadente se mêlent, se mélangent et fusionnent pour former une unité originale, surréaliste et percutante.

Enfin, histoire de pas partir dans des détails stériles, je vais conclure avec « Bilal au Cinéma ». En tant que réalisateur, il n’a que trois films à son actif : Bunker Palace Hôtel (1989), Tykho Moon (1997) et Immortel ad Vitam (2004). Je n’ai pas eu l’occasion de voir le premier, mais il a l’air bien psychédélique. Pourtant, ce sera difficile de faire pire que Tykho Moon. Je pense que pour apprécier ce film, il faut réellement s’attacher à la trame de fond, aux renvois historiques et à l’univers en lui-même. Le scénario, alambiqué, en perdra plus d’un. Et difficile aussi d’accrocher aux personnages mis en scène, malgré la bonne performance de Richard Boringer et de Julie Delphy.

Avec Immortel ad Vitam, bien que l’univers soit fidèle à l’œuvre de l’auteur, l’esthétique visuelle en décevra sûrement plus d’un : on est dans le réalisme pur et dur. L’atmosphère d’univers underground est bien là, et donne une vie au film, mais l’esthétisme presque brouillon et nébuleux des dessins de Bilal a disparu, perdant un peu de son charme. Dans l’ensemble, ces films résonnent comme des coups d’essai, mais déjà des coups d’essai réussi. Mais Enki Bilal devrait peut-être, plutôt que d’adapter son œuvre au cinéma, adapter le cinéma à son œuvre. Sur ce, je vous laisse et vous encourage à vous intéresser aux œuvres du Monsieur qui dépassent le seul domaine de la BD, et éventuellement de visionner Immortel ad Vitam qui vaut le détour.

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