Parce que Phil s’occupe de l’actualité, parce qu’il est cinéphile et moi pas, parce que, en plus, je suis la littéraire du couple, parce que tout ça… J’voudrais pas crever, n’est-ce pas? Vian, évidemment. J’avais eu envie de vous parler de Prévert histoire de faire ravaler son « Baudelaire met Prévert au tapis » à mon co-bloggueur mais Gainsbourg (beurk) ayant fait son œuvre, j’ai réécouté certains morceaux, relu un ou deux bouquins et me suis, comme à mon habitude, inclinée devant le Génie de Monsieur Boris Vian.

Pas facile, sur un blog, dans un article dont la taille se retrouvera nécessairement limitée, de faire un tour d’horizon suffisamment éclairé sur un artiste aux casquettes multiples mais essayons. Parce que si vous ne connaissez pas Vian, il vous manque quelque chose. Quelque chose de grand.

Comme je vous l’ai dit, Boris Vian est un artiste aux multiples casquettes (et aux multiples pseudonymes, d’ailleurs). Ainsi, Monsieur a été trompettiste, chanteur (pour ne pas dire Jazzman), romancier, poète, journaliste, parolier & compositeur (et là je fais court, il n’a pas fait que ça…). Né en 1920 et mort en 1959, Vian restera l’un des symboles parisiens les plus forts du XX°, ville qu’il ne quittera jamais. C’est une crise cardiaque qui aura raison de lui, preuve de passion en ce sens où la tragique convulsion de l’organe vital n’arrivera que quelques minutes après le début de la première de l’adaptation de  « J’irais cracher sur vos tombes », son premier roman, dont le résultat grossier insultait son travail et le sens même de ses mots, l’amenant à souhaiter que son nom soit retiré du générique. On peut avoir une pensée presque poétique sur cette mort de l’Homme devant le massacre de son œuvre. Si je n’aimais pas autant Vian, j’irais presque jusqu’à trouver ça mignon.


Et après ce petit tour biographique, passons aux choses sérieuses. Se pose forcément à moi le problème du choix du premier thème à aborder et comme j’ai connu l’œuvre de Vian grâce à deux de ses romans, je commencerais donc par : Vian, romancier. Son premier roman est paru en 1946 sous le pseudonyme de Vernon Sullivan : J’irai cracher sur vos tombes. Le problème avec Vian, c’est qu’en dehors d’avoir une griffe particulière, il s’étale vraiment sur un nombre incroyable de genres. Réalistes et forts en symbolique humaine, nous retrouverons donc J’irai cracher sur vos tombes ou Les morts ont tous la même peau ou encore On tuera tous les affreux. Absurdes, surréalistes et pourtant incroyablement sensés, il faudra se référer ici à L’écume des jours, à l’Arrache-coeur ou à l’Herbe Rouge… Plus légers, sans doute, parce que Nouvelles, on trouvera le Loup-Garou, par exemple. Gros avantage, cependant (mais là faut pas faire n’importe quoi, je préviens), Vian a publié ses oeuvres absurdo-vianesques sous son nom quand, originellement (et malheureusement aujourd’hui ce n’est plus le cas), le genre réaliste n’a été publié que sous le pseudonyme de Vernon Sullivan. Si vous savez lire les informations d’un roman, vous devriez donc pouvoir vous en sortir. Après, je ne suis pas là pour vous faire un catalogue, je vais donc devoir faire dans le technique pour enrichir un peu mon propos. Et puisqu’il faut parler, écrire, et parce que ma Coloc m’a offert ce petit bijou pour mon dernier anniversaire, je vais vous dire deux-trois mots sur l’Arrache-coeur.

L’Arrache-Coeur, premier volet d’une trilogie qui n’a jamais vu le jour, est un savant mélange de fantaisie, d’émotion et de surréalisme, d’absurde. L’œuvre retrace le voyage d’un « psychanalyste » (il faudra noter que, à l’image de Molière, Vian n’aimait pas beaucoup les médecins et ne se privait pas pour les porter en ridicule dans ses oeuvres, tout autant que la médecine en général – je pense à la chute des organes le long de la clinique dans l’Ecume des Jours, ici). Jacquemort, notre psy, a perdu son identité et ses émotions et arrive finalement chez Clémentine et Angel. Clémentine accouche alors de triplés : Joël & Noël, en tous points similaires, & Citroën, le troisième, l’isolé. Parce qu’il est une capacité vide, Jacquemort tente tout le long du livre de se remplir d’Autrui en psychanalysant les gens. Angel & le fond de son machisme, la Bonne & son illettrisme, ses angoisses, Clémentine & son amour maternel possessif, les gens du village & leur cruauté étrange, le prêtre & sa foi, etc. Stylistiquement parlant, un non adepte pourra sans mal se retrouver malmené par le style tout particulier de Vian qui néologise toutes les deux phrases, invente des mots (on trouve d’ailleurs des dictionnaires de Vian sur le marché, c’est vous dire) et met en scène des images, des sensations, au sens littéral du terme. L’amour de Clémentine, par exemple, finira par voir ses enfants mis en cage. Dans tous les cas, c’est un livre majeur de ce Grand Monsieur que je conseille à tous.
Pour les plus réfractaires à l’absurde, n’hésitez pas à lire J’irai cracher sur vos tombes qui est une de ses oeuvres les plus violentes et les plus crues, tenant un propos très engagé, ici sur le problème du racisme.

L’avantage dans le fait d’avoir parlé de l’Arrache-Cœur c’est que je peux gentiment basculer sur la Poésie. Eh oui, si l’Arrache-cœur est une œuvre souvent décrite comme poétique, cela n’a pas empêché Vian de publier des poèmes et, notamment, son recueil. J’voudrais pas crever. (clic, ami lecteur : clique!). Et alors, là, on tape dans du Vian, du grand. Une grosse influence de Prévert, quelque part, avec une ponctuation toute particulière et une légèreté même dans les propos les plus graves. Son univers est délirant, entre glauque et désespérément optimiste. Obscur, aussi, dans son sens parfois. Il faut se laisser porter par le rythme et l’absurde du propos pour tenter d’en percer l’un des aspects. Les titres des poèmes parlent pour eux « Je voudrais pas crever », certes, mais aussi « Si les poètes étaient moins bêtes », « Je mourrai d’un cancer de la colonne vertébrale » ou encore « J’aimerais ». A lire, pour mourir moins bête, d’un cancer de la colonne vertébrale ou du poumon, qu’importe.

Il faut savoir de Vian que, poète, il a aussi été parolier et chanteur. Son œuvre la plus connue restera sans doute Le Déserteur, lettre ouverte au Président de la République d’un jeune homme qui refuse d’aller à la Guerre. Cette chanson, désormais célèbrissime, a été sujette à une profonde polémique à l’époque. Cependant, on ne peut se contenter de ça. Gainsbourg (le film, beurk) m’a rappelé Je bois, chanson de Jazz sur de bonnes raisons de boire (et ça, pour une étudiante, c’est quand même une sacrée chanson, n’est-ce pas?). On peut parler de la Java des bombes atomiques, également. Le fond de commerce de Vian, c’est de parler légèrement de thèmes presque tabous de la société. Il aime à choquer pour mieux nous transporter et on ne peut que saluer le talent de l’artiste pour la subtilité dont il sait faire preuve. Je bois, systématiquement, pour oublier les amis de ma femme… Comme c’est beau, vrai, magnifique. L’art de banaliser l’alcoolisme en le justifiant, par exemple, en voilà un thème choc abordé dans un morceau à la musicalité indiscutable.

J’ai dépassé les 1200 mots avec ce paragraphe, je vais devoir songer à conclure. En toute honnêteté, j’aborderais sans doute Vian dans un autre article, sur un thème plus précis, histoire d’être plus concise. Et puis, à titre de conclusion, parlons d’actualité (co-bloggueur, spéciale dédicace) avec V comme Vian, le téléfilm sur Monsieur actuellement en tournage qui sortira en mars 2010. Il parlera du passage à vide de lécrivain après sa non-obtention du prix littéraire Gallimard pour l’Ecume des Jours, une profonde injustice au sens général qui amènera Vian à une période de désert jusqu’en 1959 (année de sa mort, donc) ou comment l’Artiste a pu se battre pour défendre ses oeuvres et son talent. Je n’ai absolument aucune idée de ce que cela pourrait donner, étant de nature plutôt déçue par les bio picture. A savoir que Vian a été joué par Philippe Katerine dans Gainsbourg, vie héroïque, et que j’ai été plutôt impressionnée par l’interprétation quand bien même j’aurais vu un être peut-être plus sobre… Allez savoir… Dans tous les cas, je peux crever de mon cancer du poumon maintenant.

A bon entendeur.

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