Le premier mot d’un article me stresse toujours… C’est plus fort que moi. Bref, maintenant que c’est fait, tout va bien. Surtout que j’écris en ce calme matin d’hiver sur un somptueux morceau de Pink Martini. Oui, ce matin je suis de bonne humeur. Adieu la sad mood d’hier. Enfin, ça n’a pas que de mauvais côtés : j’ai compensé mon blues, my blue evils, avec mon habituelle boulimie cinématographique. J’ai donc regardé trois films. Le premier, je préfère ne pas le mentionner, histoire de pas perdre tout crédit. Le troisième était un des seuls films avec Daniel Day-Lewis que je n’avais pas vu : La Chasse aux Sorcières, un grand moment de folie humaine et de fanatisme religieux, magnifiquement interprété (il faut voir le somptueux rugissement de John Proctor « Je dis que Dieu est mort! » à la fin du film). Et enfin le dernier – le second en réalité – qui, vous vous en douterez, est le sujet principal de mon article : The Sky Crawlers, de Mamoru Oshii. Du film, vous n’en aurez certainement jamais entendu parlé, car il est sorti directement en DVD sans passer par la salle noire ; du réalisateur, vous n’en aurez sûrement pas retenu le nom, mais peut-être certaines œuvres ne vous seront pas inconnues si vous vous êtes déjà penché sur la Jap’animation (Ghost in the Shell 1 et 2, Avalon…). Bref, je vais vous parler rapidement du film pour parler un peu plus ensuite de la filmo de M. Oshii.

En ce qui concerne le film, je ferais court. Le scénario est assez original (adaptation d’une nouvelle) : dans un monde en paix mondiale, des corporations privées se livrent une guerre aérienne sans merci, qui se trouve n’être en réalité qu’un jeu de grande envergure destiné à occuper l’esprit des masses et maintenir la paix en canalisant la violence et les instincts guerriers. Les combattants/victimes sont des enfants soldats, des enfants qui ne vieillissent pas, et qui, nous l’apprendront plus tard, sont le fruit d’une erreur génétique qui les condamne à combattre sans but réel et à se réincarner, sans mémoire, dans un nouveau corps. Bref, un scénario à la japonaise me direz-vous. Certes.

La trame scénaristique et les personnages sont tout de même traités avec un certain calme, une certaine profondeur qui manque parfois aux films d’animation. Quant à l’univers visuel, une fois dans les airs, il est tout simplement époustouflant. On pouvait difficilement attendre moins de Mamoru Oshii qui est sans conteste un maître dans ce domaine. On pourra être un peu déçu – et ceci est tout a fait accessoire – par la faiblesse de la bande son réalisée par Kenji Kawai, auteur de la bande son de Avalon, qui était, plus qu’un bijou, un véritable coup de génie. Je vais aussi mettre une note aux films que je commente maintenant. Parce que quand je me met en tête de trier mes préférences je me trouve bien con.

The Sky Crawlers :

Scénario / Adaptation : 3

Univers visuel / Esthétique : 4

Originalité / Créativité : 3

Impression post-film : 2,5

Total : 12,5

Bref. Si j’ai parlé brièvement de ce film, c’est pour pouvoir aborder un peu plus les thèmes qu’il véhicule : la Guerre et la Déshumanisation. Ces thèmes sont les deux nerfs de l’œuvre de Mamoru Oshii.

La Guerre : La Guerre a été plus ou moins abordée dans les Ghost in the Shell mais sous le prisme de la conquête de la liberté, toujours dans la dialectique de la créature qui se libère de son créateur. Mais dans ce dernier film, Mamoru Oshii reprend la Guerre sous le prisme de l’absurdité, de la fuite, du jeu meurtrier, déjà largement développé dans Avalon (un film incroyable soit dit en passant : j’y ai toujours rien compris mais j’en redemande à chaque fois). Et au fond, dans ce dernier film, ce n’est pas pour rien que le thème de l’enfance éternelle est abordé, comme si deux facteurs humains rendaient la guerre vide de sens : la maturité et la mémoire. Or les enfants soldats, éternels adolescents sont privé de maturité, et leur mémoire est tout simplement réinitialisée.

Par ailleurs le rôle de la guerre est inversé : historiquement au service des puissants, elle est ici devenu l’instrument des masses. L’horreur des guerres, de la jeunesse gâchée et les batailles épiques maintiennent l’illusion de la Paix. Une logique au fond imparable, puisque la paix ne peut exister sans la guerre, et que le passé ne nous lie que faiblement à l’horreur dont il est chargé. Le réalisateur décline donc d’une nouvelle manière l’illusion de la guerre, après avoir traité de le thème de la virtualité de la guerre dans Avalon, où de cyber combattants cherchent la gloire dans des luttes cybernétiques pour fuir l’absurdité du mondé réel. Au final, dans tous les cas de figures, l’absurdité est le seul sens à la guerre : dans Avalon, les faibles sont éliminés, les forts qui vont trop loin dans le jeu se retrouvent lobotomisés ; dans The Sky Crawlers, le monde se berce d’illusions, la guerre perd son but idéologique ou de conquête, et des victimes innocentes, avatars de la jeunesse, sont sacrifiées sur l’autel de la lâcheté.

La Deshumanisation : l’esprit de M. Oshii semble hanté des fantômes du monde moderne. Le thème de la déshumanisation est principalement abordé à travers la dialectique de la créature et du créateur. Mais à travers la création artificielle de la vie, largement exploitée dans Ghost in the Shell, c’est l’éternelle question métaphysique de la place de l’individu, de la définition de la vie et de la conscience dans leur caractère sacré, et leur place dans l’univers. Ce questionnement est un peu moins personnel car traité par de nombreux auteurs japonais. On peut très certainement y voir la conséquence culturelle de la guerre atomique et de l’accident de Minamata, de la vie désacralisée. La plupart du temps, le créateur humain perd son humanité dans la cruauté, ayant peur de sa création, et la créature gagne son humanité par le combat et l’affirmation de l’identité, de la conscience. Cette réflexion met en exergue la pauvreté du raisonnement portant le critère organique/génétique comme indispensable à l’humanité.

Cependant, la déshumanisation est combattue dans Ghost in the Shell, l’enchaîné cherche la libération dans le combat pour l’affirmation. L’originalité scénaristique de The Sky Crawlers repose essentiellement sur le fait que la créature ne cherche pas à se libérer, elle se résigne à son sort, car au fond, sa condition d’immortalité infantile la prive de toute évolution. Par ailleurs, l’absence de mémoire à long-terme vient annihiler le peu de sens que conserve leur existence. C’est sûrement la raison pour laquelle un des personnages ayant vécu de nombreuses années sans être réinitialisé est tellement obsédé par la mort. L’existence de son amour, de sa vie et de son enfant seront effacées, alors pourquoi vivre ? C’est donc sur une note de douleur et de résignation que se clôt le film.

Bref, il y aurait certainement d’autres thèmes plus secondaires à traiter dans cette mosaïque métaphysique qu’est l’œuvre de Mamoru Oshii, et plus généralement l’animation japonaise futuriste dans son ensemble. Mais je pas faire trop long – je suis sûr d’avoir déjà perdu pas mal de lecteurs – et je pense avoir donné l’essentiel de mon interprétation. Pour clore sur The Sky Crawlers, c’est un bon film, riche, d’une certaine profondeur et d’une beauté indéniable, mais on pourrait reprocher à son réalisateur la manque d’espoir flagrant de l’œuvre et une esthétique au final pas à la hauteur de celle de ses œuvres «underground» dont l’univers subjugue par sa puissance évocatrice.

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